Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Musée Guimet présente les armures des "Daimyo" japonais

Crédits: Musée Guimet, Paris 2018

C'est un mot qui fascine, comme «samouraï» ou «shôgun». «Daimyo» fait immédiatement penser à un monde japonais disparu, où des guerriers accomplissent des bonds prodigieux pour débiter à coups de sabre leurs adversaires en fines tranches avant de retomber sur le sol, respirer un chrysanthème et écrire un «haïku». Un monde d'estampes popularisé au XIXe siècle, alors que cet univers guerrier tirait gentiment vers sa fin. Tout sera terminé en 1871. Trois ans après la restauration Meiji, qui avait vu l'empereur reprendre le pouvoir réel, les derniers vestiges du monde médiéval auront disparu. Le pays va alors foncer de manière incontrôlée dans la modernisation et l'occidentalisation. 

«Daimyo» est le titre de l'actuelle exposition du Musée Guimet de Paris (1). Elle occupe trois sites, ce qui ne me semble pas forcément une bonne idée. Le parcours commence sur l'avenue d'Iéna par l'ancien hôtel Heidelbach, qui a longtemps contenu le panthéon bouddhique commandé lors de son voyage en Orient par Emile Guimet. La suite occupe la rotonde du quatrième étage dans le bâtiment principal. La fin se situe au Palais de Tokyo (avouez que le nom tombait bien!), qui constitue bien davantage que Beaubourg le lieu phare pour l'art contemporain. Le Britannique George Henry Longly a en effet conçu ici une installation décoiffante. Cela dit, en dépit des promesses, cette belle et ample réalisation n'a pas «troublé mon espace et ma perception.» Pour me faire léviter dans les airs, il en faut un peu plus que ça.

Guerres tribales 

L'hôtel Heidelbach, qui n'est pas immense, fixe le cadre. Les «daimyo» existent depuis le XIIe siècle. Ce sont des seigneurs de la guerre. Des chefs de clans, pour reprendre un mot écossais, l'Ecosse étant très longtemps restée au Moyen Age. Ils ont donc joué un rôle actif, et souvent néfaste, jusqu'à la fin du XVIe siècle. Un système aussi tribal entretient forcément de perpétuelles guerres civiles. Le point névralgique se situe vers 1590, à la fin de l'époque dite Momoyama. C'est en ces temps troublés que se déroulent en général les «films sabres» où le spectateur voit des châteaux brûler et des armées s'affronter dans un crépitement de flèches. Pensez à ceux d'Akira Kurosawa comme «Rashomon» (1950) ou «Kagemusha» (1980). L'affaire s'est réglée en 1600 à la grande bataille de Sekigahara. Le «shôgun» a alors repris le dessus dans des flots de sang, réduisant les «daimyo» au niveau de luxueuse décoration militaire. 

Dès lors, tout se verra codifié. Il restera les quelque 200 grandes familles, jugées à l'aune de leur richesse agricole (pour être grand, il fallait maîtriser des domaines produisant de 1500 tonnes de riz par an). Il en existera quantité d'autres, mineures. On parlera dans ce cas de «shomyo», ce qui voulait dire petit personnage au lieu de grande personne. La moitié du temps, le chef de clan devait résider à Edo, la nouvelle capitale devenue aujourd'hui Tokyo. Les six autres mois, il était chez lui, mais le pouvoir central avait pris ses précautions. L'homme devait laisser à Edo une partie de sa famille en résidence. Comprenez par là en otages. Le «shôgun» lui imposait en outre un maximum de dépenses somptuaires. Un système que Louis XIV devait appliquer à Versailles avec ses nobles. Il s'agissait de ruiner les anciens puissants, afin d'accroître leur dépendance.

Folles prodigalités

Les armes, et surtout les armures, montrées à Paris font partie de ces folles prodigalités. Comme le Japon est resté en paix de 1603 à 1868, elles ne possédaient en réalité aucune fonction offensive ou défensive. Il s'agissait du coup de faire spectaculaire et ostentatoire. Un peu terrifiant aussi avec ces masques moustachus et ces casques ornées de cornes semblables à celles des animaux ou d'antennes de gros insectes. On peut voir là à la fois une signification totémique, puisqu'il s'agissait de rappeler le clan, mais aussi apotropaïque. Un tel harnachement devait terrifier l'ennemi, voire le méduser et donc le vaincre par avance. Il est cependant permis de se demander jusqu'à quel point ces ornements découpés et ajourés étaient bien solides. Il n'y a pas, dans l'armure japonaise, la redoutable fermeté de l'armure occidentale qui, cela dit en passant, coûtait tout aussi cher à son commanditaire. 

Le commissaire Jean-Christophe Charbonnier a réuni 33 de ces armures, qu'il a complétées de casques, de sabres et de toutes sortes d'autres accessoires. Signalons en passant qu'il s'agit d'un galeriste exerçant rue de Verneuil, ce qui n'est guère dans les mœurs muséales françaises, où l'on se méfie du commerce comme de Satan dans certaines sectes américaines. Mais l'homme disposait d'un carnet d'adresses. Or ces merveilles (sauf bien sûr l'armure du Musée de l'Armée, qui provient de Louis XIV) ont presque toutes été prêtées par des privés, comme il se doit anonymes. De très nombreuses parures militaires prestigieuses, composées la plupart du temps d'éléments d'époques très diverses, sont sorties du Japon après 1871. Les familles appauvries des «daimyo» les vendaient pour exportation. La mode étant au japonisme en Occident, le débouché semblait tout trouvé. 

Certaines pièces se révèlent prodigieuses. Elles proviennent en plus des plus grandes familles, comme les Kato, les Tadakatsu ou les Inugaki. Le public y admire à la fois l'ingéniosité des articulations, le luxe des brocarts et la splendeur des décorations. La plupart datent pour l'essentiel des XVIIe et XVIIIe siècles. Il y a cependant de productions tardives. L'une de ces parures semble avoir été livrée vers 1860. Il était grand temps!

(1) Je rappelle que le Musée du Quai Branly avait présenté la somptueuse collections d'armures japonaises d'Ann et Gabriel Barbier-Mueller, normalement logée dans leur musée de Houston, en 2011-2012.

Pratique 

«Daimyo, Les seigneurs de la guerre au Japon», Hôtel d'Heidelbach, 19, avenue d'Iéna, Musée Guimet, place d'Iéna, Palais de Tokyo, 13, avenue du Président-Wilson, Paris, jusqu'au 13 mai. Tél. 0331 56 52 53 00, site www.guimet.ch Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h.

Photo (Musée Guimet): L'une des trente-trois armures exposées, assises come le veut la tradition japonaise.

Prochaine chronique le vendredi 13 avril. Jean-Luc Monterosso fait ses adieux à la Maison européenne de la photographie.

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