Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le musée du Louvre se porte-t-il si bien que ça?

Le Louvre se porte-t-il bien? Posée comme ça, tout à trac, la question peut sembler absurde. Oui, «le plus grand musée du monde» va bien puisqu'il a reçu 9,3 millions de visiteurs en 2014. C'était un peu plus qu'en 2013 (9,2 millions), mais nettement moins qu'en 2012 (9,7 millions), année jugée «exceptionnelle», comme s'il s'agissait d'un cru de vin. La cuvée 2015 risque de se révéler plus difficile. Le «Plan Vigipirate renforcé» ralentit singulièrement les entrées. 

Etalés ainsi, ces chiffres donnent cependant une vue purement comptable de l'institution parisienne. Les maux peuvent se situer ailleurs. Pour utiliser une comparaison osée, certains patients d'hôpitaux disposent de gros revenus. N'empêche que le Louvre se voit condamné au succès permanent depuis l'inauguration de la pyramide de I.M. Pei, au printemps 1989. Il semble loin le temps où un public plutôt rare, mais motivé, pénétrait dans les salles en utilisant les sombres guichets latéraux, la Colonnade ou encore l'entrée située sur le quai...

Promesses scientifiques 

Mais revenons à l'interrogation de départ. Le Louvre se porte-t-il bien? Finalement pas tant que ça. La nomination de Jean-Luc Martinez, succédant au flamboyant Henri Loyrette en avril 2013, avait suscité beaucoup d'espoirs. Après une période «bling bling», marquée par de nombreuses expositions, mais aussi par les aventures d'Abu Dhabi, de Lens et d'Atlanta, destinés à devenir des sortes de succursales, on allait se concentrer sur les collections. Des collections par ailleurs mitées par d'innombrables prêts extérieurs, laissant des «trous» aux cimaises et des vides sur les socles. Les temps allaient redevenir scientifiques. 

Tout contredit hélas aujourd'hui ces intentions de départ. Si l'inauguration en 2012 du département islamique, aujourd'hui déserté par le public, avait semblé une demi réussite, l'ouverture de celui du mobilier et objet d'art après dix ans de travaux en 2014 constituait clairement un demi échec. Cet entassement de meubles dans des décors prétentieux, réalisés pour des coûts exorbitants, constituait l'image même de ce qu'il ne faut plus faire.

Travaux inexistants 

Pendant ce temps, le musée réduisait la voilure de ses expositions. Les plus volumineuses apparaissaient politiques. Montrer le futur Louvre d'Abu Dhabi flattait un émirat financièrement généreux. «Le Maroc médiéval», en dépit de ses qualités, avait tout du joujou culturel destiné à renforcer une alliance de l'Elysée. Les accrochages auraient dû compenser ce relatif vide. Il n'en a rien été. Le Département des dessin, qui a eu jusqu'à trois manifestations parallèles, n'en propose en ce moment aucune. L'un de ses locaux est théoriquement fermé pour travaux. Ceux-ci n'ont en réalité jamais commencé. La série scientifique intitulée «Le tableau du mois», qui n'exigeait qu'un chantier intellectuel, se voit par ailleurs interrompue. Pourquoi? 

Ce ne sont pas les seules impasses. L'ancien Département d'art islamique, vidé vers 2007, n'a toujours pas retrouvé d'affectation. Tout en longueur, il offre pourtant (presque) autant de place que l'actuel espace dessiné par Rudy Ricciotti. L'étage voué à la peinture française demeure partiellement fermé depuis des années afin de construire deux escaliers de secours. La réouverture complète a été annoncée pour 2013, puis pour 2014. Le cartel actuel dit 2015. Les anciennes salles consacrées à l'histoire du Louvre sont fermées, en principe pour créer de nouveaux espaces d'exposition. Mais que s'y passe-t-il vraiment?

Priorité absolue: le groupe 

Les chantiers actuels concernent en effet ce qui devient la priorité absolue. Sous la Pyramide de Pei, il s'agit d'aménager les lieux pour l'accueil des groupes, le visiteur individuel comptant aujourd'hui pour beurre. Déjà amputée une fois, la librairie, l'une des dernières de la capitale française vouées aux beaux-arts, a du coup fait une nouvelle cure d'amaigrissement. C'est la «gadgeterie» qui bénéficie d'une énorme tente provisoire dans la cour et hélas aussi de deux stands dans les salles. Plusieurs tableaux (dont «Les illusions perdues» du Vaudois Charles Gleyre) ont disparu du premier étage pour proposer des objets hideux. Le Louvre n'a pas adopté en ce domaine la politique de luxe des Arts décoratifs ou d'Orsay. Il s'agit ici de vendre, vendre, vendre... 

Le gros morceau suivant n'aura rien de réjouissant non plus pour l’œil. Il s'agit du transport prévu des réserves à Liévin, dans les Nord-Pas-de-Calais. Autant dire que pour modifier un accrochage, décider d'une restauration ou examiner un œuvre, il faudra à chaque fois voyager 200 kilomètres. On imagine les complications, alors que rien n'est déjà simple dans une institution faisant travailler environ 2000 personnes. Le bâtiment coûtera en plus une fortune, alors qu'on parle sans cesse d'austérité budgétaire. Il s'agira d'un «geste architectural». Cinq stars restent en lice. Les récentes et désastreuses expériences en la matière n'ont visiblement désillusionné personne. Je signale tout de même qu'une pétition en ligne, adressée au président de la République (un certain François Hollande), circule. Avec succès.

Rembrandt est trop cher 

Que puis-je ajouter à ce sombre tableau? Les acquisitions. Si je ne fais pas partie des gens croyant que le Louvre doit acheter tous azimuts, vu qu'il déborde déjà, il me faut constater qu'il n'arrive pas à se concentrer sur l'essentiel. «La Tribune de l'art», journal en ligne, signalait le 5 mars l'autorisation de sortie du territoire accordée à deux portraits en pied, peints par Rembrandt en 1634. Le musée estimait qu'il n'aurait jamais la faculté de réunir en trente mois (la durée de la rétention légale) les 150 millions d'euros demandés par Eric de Rothschild, qui est par ailleurs... membre du Conseil des Amis du musée. 

Le journal s'indignait de cet échec, admis par avance. La notion de «trésor national» aurait ainsi disparu. Il aurait pu ajouter que les Britanniques (en unissant Londres et Edimbourg) étaient parvenu à s'assurer la propriété de deux des Titien du duc de Sutherland pour 100 millions de livres. Il est vrai que le Louvre vient de débourser 12,5 millions d'euros pour la «table de Teschen», faite de pierre dures au XVIIIe siècle. Un objet dont les principaux mérites sont l'unicité et le souvenir historique. La fameuse «souscription publique» tant vantée y est pour peu de chose. Elle se résume comme d'habitude à un petit 5 pourcent du montant, obtenu par ailleurs non sans efforts. 

J'arrêterai là. C'est déjà assez long comme ça.

Photo (AFP): Jean-Luc Martinez dans une salle d'art antique du Louvre. Rappelons que l'homme est l'ancien conservateur des oeuvres grecques, étusque et romaines.

Prochain chronique le vendredi 20 mars. Petite tournée des galeries genevoises aux Bains, qui vernissaient en commun le 19 mars.

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