Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Musée des arts décoratifs honore le "designer" Roger Tallon

Crédits: Musée des arts décoratifs, Paris

Certains «designers» sont immédiatement perçus comme tels, parce qu'ils proposent des objets neufs, voyants et si possible désirables. C'est en France le genre de Philippe Starck (tiens, qu'est-ce qu'il devient au fait, celui-là?). D'autres se remarquent moins, car ils se fondent dans le paysage. C'est le cas de Rober Tallon (1929-2011), auteur aussi bien conçu de téléviseurs que des TGV. Tallon, qui a donné toutes ses archives au Musée des art décoratifs parisien, avait déjà eu sa rétrospective à Beaubourg, en 1993. Le lieu d'accueil (ou le cimetière) qu'il s'est choisi lui en devait bien une autre. L'homme occupe aujourd'hui les galeries latérales remplies, il n'y a pas si longtemps, par le nettement plus fantaisiste Piero Fornasetti. 

En France, Tallon fait partie des pionniers. Comme son nom l'indique, le «design» est étranger au pays, même si son pape Raymond Loewy a vu le jour à Paris en 1893. Formé comme ingénieur entre 1944 et 1950, le Parisien a débuté chez Carterpillar et Dupont de Nemours. L'événement déterminant pour la suite de sa carrière sera son passage, en 1953, chez Technès, dirigé par Jacques Viénot. C'est la seule société nationale qui se soucie alors d'un «design» non plus artisanal, mais industriel. Il faut bien trouver la forme à la fois juste et belle pour une caméra 8 millimètres (la vidéo n'existe pas à l'époque), une moto, des robots ménagers ou des élévateurs techniques. Tallon reprendra la direction de Technès à la mort de Viénot, en 1959.

Le téléviseur et l'escalier 

Le novateur tient à faire école. Il donne ses premiers cours formateurs en 1957. Six ans plus tard, il crée le département «design» de l'Ecole nationale supérieure des arts décoratifs. D'innombrables articles portent désormais sa marque, dont le public du musée découvre à la fois la réalité et le lancement publicitaire. En voyant l'affiche pour une caméra familiale, où un chien arrache la culotte d'une petite fille, on se dit que les sensibilités ont bien changé depuis 1957. Les objets possédant une dimension esthétique se mêlent à ceux se voulant simplement utiles. Pour Orly, en 1965, Tallon donne ainsi des chaises aujourd'hui «culte» (pour autant que le mot veuille encore dire quelque chose). Leur dossier se voit imprimé de l'image de gens à l'époque bien connus, du général de Gaulle à Brigitte Bardot. 

De l'usine à idées qu'est devenu Tallon sortent ainsi plusieurs créations phares. Il y aura en 1963 le téléviseur Téléavia P111, commercialisé après de grosses hésitations en 1966. C'est une sorte d’œuf portable, puisque sa coque blanche est dotée d'une anse. Le Module 400 fera, lui aussi, sensation en 66. Ce mobilier pour une boîte de nuit, jamais finalisée, finira dans les salons de Monsieur Tout le Monde. On en remarque des éléments dans les comédies françaises de années 60. Est surtout devenu populaire son escalier à colimaçon, aux marches métalliques sans rampe, simplement plantées dans la tige centrale. L'exposition peut du reste montrer son utilisation dans l'émission TV cultissime «Dim, dam dom», qui faisait alors la loi sur les petits écrans. Notons que Tallon est aussi le créateur, en 1973, de la maquette de la revue «Art Press».

Du Corail au TGV 

Le gros du travail de Roger Tallon n'a cependant pas été de renouveler le contenu des appartements. Il est vite devenu l'homme des transports, des trains Corail au funiculaire de Montmartre, en passant par les TGV. Tout le monde connaît leur aspect. Enormément de gens les ont empruntés. Et pourtant, ces véhicules peinent à se voir admis comme du «design»... Il en va de même pour ce qu'on appelle aujourd'hui «le mobilier urbain». Ou pour celui des lieux publics. Peu d'utilisateurs ont sans doute regardé d'un œil curieux le décor de la cafétéria du Grand Palais parisien, qui était donc de Tallon. Une bonne moitié de l'exposition, conçue par Dominique Forest et Françoise Jollant-Kneebone, se voit ainsi vouée à la réhabilitation de ce quotidien sans véritable glamour. Une mission difficile. Beaucoup de visiteurs passent très vite devant certaines vitrines. 

Il faut dire que l'exposition intéresse sans vraiment séduire. Quand Tallon dessinait une machine à écrire (un objet devenu obsolète depuis un quart de siècle), il donnait un ustensile pratique, bien conçu, robuste, à l'apparence simple. Il travaillait en France, et non en Italie. La machine en question n'aura jamais eu l'insolence et la touche d'extravagance de l'Olivetti rouge vif "Valentine" d'Ettore Sottsass et Perry King. Que voulez-vous? Le «design» de Tallon reste toujours raisonnable. Jamais décoratif. Rarement amusant. L'homme admirait beaucoup les Américains Ray et Charles Eames "our leur côté puritain". Autant dire que le Français ennuie souvent un peu. C'est la rançon de la sobriété.

Pratique

«Roger Tallon, Le design en mouvement», Musée des arts décoratifs, 107, rue de Rivoli, Paris, jusqu'au 8 janvier. Tél. 00331 94 5 57 50, site www.lesartsdecoratifs.fr Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h, le jeudi jusqu'à 21h.

Photo (Musée des art décoratifs, Paris): Roger Tallon et la maquette d'un TGV.

Prochaine chronique le vendredi 14 octobre. Le Kunstmuseum de Bâle propose un "Pollock figuratif".

 

 

 

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