Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Musée de l'Homme se penche sur le "Néandertal". A voir!

Crédits: Musée de l'Homme, Paris 2018

C'est loin et c'est proche. L'homme (et la femme) du Néandertal ont vécu il y a plus de trente-cinq mille ans. Ils sont restés sur Terre pendant plusieurs centaines de milliers d'années, en évoluant très lentement. Ces humains se sont éteints, après une adaptation à de nombreux changements climatiques. Une partie des animaux qui les entouraient ont disparu, comme le rhinocéros laineux ou le lion des cavernes. D'autres ont survécu, même s'ils se retrouvent aujourd'hui à la peine. Le Musée de l'Homme consacre en ce moment une formidable exposition à ce sujet, finalement assez neuf. C'est en 2004 que l'archéologue Laurence Bourguignon a découvert le site «La Folie», près de Poitiers. Cet habitat du moustérien (c'est vieux, le moustérien!) nous a appris beaucoup sur ces gens. Il s'est vu reconstitué grandeur nature à Paris. 

Au milieu de cette exposition remarquablement mise en forme, il y a donc un mini village tracé sur le sol. Quatre-vingts mètres carrés. Déduite par d'infimes fragments, l'organisation sociale s'y révélait parfaite. Un coin pour manger. Un autre pour dormir. Un feu. De la place pour travailler la pierre ou le bois. Le tout entouré de piquets, garnis avec des peaux de bêtes. Il fallait s'abriter des animaux et du gel. L'heure n'était pas au réchauffement, mais aux refroidissements. Les Néandertaliens ont ainsi vécu, et survécu, à plusieurs glaciations. Combien étaient-ils à «La Folie»? Une trentaine. Une communauté, déjà. Il faut partir de l'idée d'une Terre sous-peuplée. Difficile de donner un chiffre. Mais pensez qu'en l'An Zéro (j'ai lu cela ailleurs au Musée de l'Homme) il y avait environ 100 millions de Terriens. Quatre-vingt fois moins qu'aujourd'hui!

La vision des artistes

A quoi ressemblaient les Néandertaliens? Conçue par un collectif de scientifiques, l'exposition répond au public avec les points d'interrogation d'usage. La découverte d'os fossilisés remonte à la première partie du XIXe siècle. Il a fallu des décennies avant de réaliser qu'il s'agissait avec eux d'une espèce séparée. Les savants se sont alors mis à fantasmer. Ils ont vu des sortes de gorilles poilus au front fuyant et à la mâchoire peu développée. De sombres brutes, bien entendu! Il en demeure quelque chose dans le langage populaire. Quand on parle de moeurs digne d'un homme de Néandertal, on a tout dit. 

Guidés par des savants, les artistes se sont livrés à des reconstitutions, toutes exposées. Les commissaires font le parallèle avec le traitement réservé aux indigènes coloniaux. Il s'agissait de déprécier. Deux chantres de la préhistoire ont pourtant donné des images très différentes. L'un, c'est Fernand Cormon, le maître de Toulouse-Lautrec et de Van Gogh. Il y a de lui aux murs des esquisses, ses toiles kilométriques (dont «Caïn» au Musée d'Orsay) se révélant intransportables. L'autre s'appelle Alfred Jamin. Il manifestait une forte empathie pour ses sujets. «Un drame dans la préhistoire» montre un chasseur au physique très moderne (chignon, barbe, vêtement ample, on se croirait dans une revue de mode de 2018) retrouvant bouleversé sa famille morte. Incursion d'une autre tribu? Animaux sauvages? Jamin laissait l'interprétation ouverte.

Le sens du beau? 

Jamin et Cormon semblent avoir eu raison. Nous manquons bien sûr d'informations. Les spécialistes interrogés, qui parlent des néandertaliens comme de vieux amis, gardent la plus grande prudence. Mais l'image en fin du parcours suggère une femme peu différente des autres. Confié à Agnès B., le mannequin a été habillé «tendance». Il passerait inaperçu sur un quai de métro aujourd'hui. Les variations avec l'homo sapiens demeuraient assez faibles pour permettre des mélanges. La question est de savoir si les métis pouvaient ensuite se reproduire ou s'ils étaient (excusez mon rapprochement) un peu comme des mulets. Nous avons dans notre ADN un peu de néandertalien. Mais au plus quatre pour-cent. Seuls les Africains en restent dépourvus. Et pour cause! C'est de leur continent que viennent les homos sapiens ayant pris le dessus. Les homos sapiens dont nous sommes. Les autres espèces présentes sur Terre, dont une variété naine assez étonnante, se sont elles aussi évanouies. 

Maintenant qu'on voit de quoi aurait l'air un ou une Néandertalien(ne), comment pensait-il? Ou elle? Pas d'idées abstraites, sans doute. Une grande difficulté à se projeter dans l'avenir. On le sait d'après leur crâne et ses fameuses «régions». En revanche, il ou elle possédait une incroyable aptitude à user tous ses sens, que nous avons perdue. Le langage existait. On en est sûr. Hommes et femmes devaient vaguement croire, puisqu'ils enterraient leurs morts. On a retrouvé un squelette d'enfant avec un rameau de cerf dans les bras. Des adultes sous des monticules de pierre. Les vivants étaient cannibales. Du moins un peu. Sans doute sous une forme ritualisée. Avaient-ils l'idée du beau? Probable. Le Musée de l'Homme expose un extraordinaire silex (silex étant ici à prendre au sens forme du terme) en cristal de roche. D'autres pierres ont été taillées sans nécessité avec une parfaite symétrie. Il subsiste une seule trace de décor pariétal. Aucune bien sûr des décorations corporelles, même si le bijou était connu. Mais, comme le répètent les commissaires, «l'absence de preuve ne constitue pas une preuve d'absence.»

Une fin mystérieuse

De quoi ont disparus les Néandertaliens? La dernière partie de l'exposition traite du sujet. Un thème nous renvoyant à notre fin possible après l'extinction des espèces animales. On se sait pas... Le volcan, l'intoxication par la fumée, les guerres tribales semblent des fariboles. Les homos sapiens sont bien remontés vers le Nord, mais par dizaines d'individus et sur des centaines, voire des milliers d'années. Donc pas de graves conflits. La consanguinité? Peut-être, l'endogamie semblant ici avoir été la règle. Mais les experts s'accordent pour dire qu'il y a dû avoir un faisceau de causes. Et ce sur une très longue période. Les Néandertaliens se sont peut-être éteints sur dix mille ans. C'est parce qu'elle est lointaine que la chose nos semble rapide. Je rappelle à tout hasard que les Pyramides n'ont qu'environ cinq mille ans... 

N.B. J'ai mal programmé ce texte, comme du reste celui sur le Musée d'art de Pully. Les deux textes ont donc paru quelques heures par erreur. Ils sont restés accessibles aux lecteurs par un autre biais en vertu de l'incompréhensible magie du Net.

Pratique

«Néandertal», Musée de l'Homme, 17, place du Trocadéro, Paris, jusqu'au 7 janvier 2019. Tél. 00331 44 05 72 72, site www.museedelhomme.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h.

Photo (Musée de l'Homme, Paris 2018): Une Néandertalienne habilllée par Agnès B.

Prochaine chronique le samedi 22 septembre. Le Kunsthaus d'Aarau présente le surréalisme suisse.

 

 

 

 

 

 

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