Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Musée de Cluny nous plonge au temps des Mérovingiens

Crédits: RMN, Musée de Cluny

Magnifique! Cluny a réussi sa difficile exposition sur les Mérovingiens. Le musée parisien l'a de plus fait dans de mauvaises conditions. Le bâtiment gothique, bâti sur d'anciens thermes romains, est en travaux pour des années. La plupart des salles se retrouvent du coup fermées. Le moins qu'on puisse dire est qu'une restauration s'imposait. Ce temple du Moyen Age avait triste mine. «Les temps mérovingiens» se déroule donc dans le «frigidarium» antique. Le reste d'un monument immense, qui s'était bien conservé jusque sous Louis XV. Faute d'entretien, la plus grande partie s'est écroulée au XVIIIe siècle. L'abandon des monument historiques à eux-mêmes n'est donc pas nouveau chez nos voisins. 

Dans cet espace évoquant la romanité de Lutèce, les Mérovingiens prennent un tout autre sens que dans un édifice contemporain. Ils émergent de la nuit des temps, avec ce que cela suppose de légende. Les historiens ignorent quelle est la part mythique du personnage de Mérovée (Ve siècle), le fondateur d'une dynastie installée sur le trône non pas de France, mais des Francs jusqu'en 751 (là, les choses deviennent plus précises). Tout commence donc à Cluny au milieu du Ve siècle. Poussés par d'autres peuples barbares («barbare» signifie «étranger» en grec), les Francs Saliens se taillent alors un royaume, à partir de l'actuelle Belgique. Une date existe comme ligne de démarcation. En 451, à la bataille des Champs catalauniques (c'est près de Troyes, en Champagne), les Francs font partie de l'alliance mettant fin à la progression vers l'ouest d'Attila.

Légende noire

Les trois commissaires, Isabelle Bardiès-Fronty, Charlotte Denoël et Inès Villla-Petit, avancent ainsi de plusieurs décennies un parcours qu'on eut jadis commencé avec Clovis (466-511), le premier roi chrétien, marié à la très catholique Clotilde élevée à la cour burgonde de Genève (la future sainte Clotilde). Une maîtresse femme dans une dynastie qui en comptera d'autres. Avec Frédégonde et Brunehaut, qui avaient la fâcheuse habitude d'assassiner les mâles de leur famille (plus quelques évêques), on ne plaisantait pas. Les Mérovingiens pourraient faire l'objet d'une série TV de dix saisons au moins à côté de laquelle «Les Borgias» feraient figures d'enfants de chœur. C'est une suite de pillages et de meurtres durant jusqu'à la chute de la dynastie. Peut-être s'agit-il en partie d'une légende noire. Les Carolingiens, leurs successeurs, sont des usurpateurs. Il leur fallait se justifier. Dès le IXe siècle, Eginhad, l'historiographe de Charlemagne, parle de «rois fainéants». «Le bon roi Dagobert» (celui qui mis sa culotte à l'envers) viendra bien plus tard. 

On l'aura compris. Les Mérovingens, c'est loin. Leur architecture, assez primitive après les splendeurs romaines, a quasi disparu. Presque plus rien de laïc. Comme toujours, ce sont les biens de main morte (religieux, si vous préférez) qui en petite partie survécu. Les modes, puis la Révolution ont passé par là. Du grand écran d'or et de pierreries de Saint-Denis, il ne reste qu'une cloison ajourée, tardivement identifiée. Le siège de bronze, qualifié de «trône de Dagobert», a cependant été gardé. Il a été confié à la Bibliothèque nationale. Si les hommes de 1793 entendaient détruire tout rappel de la royauté, ils avaient par contre un respect inné du livre, hérité des Lumières. Il subsiste ainsi des centaines de manuscrits mérovingiens, dont les plus beaux se trouvent en ce moment à Cluny, avec des document tirés des Archives nationales. Le visiteur remarquera que les Mérovingiens ont ici utilisé le papyrus, venu d'Egypte ou de Sicile.

Brocarts, ivoire et grenats 

Si les auteurs anciens ont vu dans «les siècles obscurs» une longue période de régression, où même l'écriture aurait failli disparaître, le jugement se fait aujourd'hui plus nuancé. Dans ces temps de consolidation du christianisme, les couvents ont conservé un savoir antique. Les grandes routes de commerce ne se sont pas interrompues. Arrivaient ainsi dans l'actuelle France (la Burgondie genevo-lyonnaise ayant été annexée en 534) des brocarts de soie byzantins, de l'ivoire d'Afrique ou des grenats (très utilisés en bijouterie) de l'Inde. Les artisans savaient souffler ou couler le verre en virtuoses. L'or servait à créer des bijoux complexes, retrouvés dans des tombes. Offert à Louis XIV en 1666, le trésor de Childéric a hélas disparu lors d'un vol en 1831. Il n'en reste que quelques abeilles orfévrées. Découvertes en 1959 à Saint-Denis, les parures de la reine Arégonde sont en revanche intactes. Et sûres d'attribution! Le nom de la propriétaire y est inscrit. 

Les deux commissaires ont réussi à réunir un nombre d’œuvres fantastique dans un espace finalement restreint. A la BN, aux Archives nationales, à Cluny lui-même se sont ainsi jointes de nombreuses institution, du British Museum au Louvre en passant par le Vatican ou le Musée jurassien d'art et d'histoire. Ce dernier conserve la crosse, les chaussures ou les bas d'un saint Germain local. On ne compte plus les pièces capitale, qu'on s'étonne presque de voir prêtées.

Explications trop complexes 

Tout serait-il parfait? Non. Le décor, comme toujours à Cluny, reste pauvret. Les textes introductifs, sur fond or, demeurent illisibles. Dommage! Ils racontent une histoire aussi compliquée que mal connue (1). Le vocabulaire choisi sur les étiquettes me paraît trop spécialisé. Encolpion, lectionnaire, homéliaire, Pippinides, tout cela devrait se voir expliqué. Il eut aussi été plus simple d'évoquer une provenance «de Saint-Denis» que «dionysienne». Heureusement, le public, même enfantin, suit les yeux écarquillés. Le jour de gratuité où j'ai vu «Les temps des Mérovingiens», on se bousculait (parfois au propre) à Cluny. Tant mieux! C'est la plus belle exposition sur le Haut Moyen Age depuis «Rome et les Barbares» au Palazzo Grassi de Venise (2008) et celle sur les manuscrits carolingiens de la Bibliothèque nationale parisienne (2007). 

(1) L'immense texte sur les Mérovingiens de Wikipedia, rédigé par des scientifiques, se révèle en revanche excellent. Lisez-le avant d'aller à Cluny.

Pratique

«Les temps mérovingiens», Musée de Cluny, 6, place Paul-Painlevé, Paris, jusqu'au 13 février. Tél.0031 53 73 78 16, site www.musee-moyenage.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 9h15 à 17h45.

Photo (RMN): Une parure funéraire mérovingienne. Les inscrustations de grenats ont ici disparu.

Prochaine chronique le vendredi 25 novembre. Rencontre avec le photographe William Klein, qui inaugure la galerie Grob à Genève.

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