Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le musée de Beaubourg change d'accrochage

Pas de thème particulier. Aucune audace dans les choix. Une cruelle absence de renouvellement. C'est le retour à l'ordre pour le Centre Pompidou, où le Musée national d'art moderne propose depuis le 27 mai son nouvel accrochage. Un travail collectif, et donc anonyme. «L'équipe» signe cette réalisation, dont la durée de vie globale devrait tourner autour de deux ans. Seuls, les «dossiers» essaimant le parcours du cinquième étage se verront renouvelés tous les six mois. Le réaccrochage, précisons le, concerne les seules collections «modernes», allant de 1905 à 1965. Avec désormais une étrange solution de continuité. La période contemporaine, au quatrième, ne commence qu'en 1980... 

En 2013, Catherine Grenier avant tenté de secouer le cocotier. Alors candidate avec Laurent Le Bon (aujourd'hui à la tête du Musée Picasso) à la direction du musée, où Alfred Pacquement atteignait l'âge de la retraite, la conservatrice osait des «Modernités plurielles». Il s'agissait d'y montrer que Paris n'est pas forcément «reine du monde», comme dans la chanson. Il a existé dès le début du XXe siècle de nombreux foyers de création, tant en Europe qu'ailleurs. Son accrochage, un brin boulimique, comprenait les deux Amériques et l'Asie.

Une histoire intangible

La présentation n'avait pas plu. L'idée encore moins. Alors que la conservatrice, après diverses péripéties tenant du feuilleton, quittait Beaubourg pour la direction de la Fondation Alberto Giacometti, la présentation des «Modernités plurielles» se voyait modifiée. Il fallait revenir, à coup de modifications, vers l'orthodoxie (1). L'histoire de l'art, en tout cas moderne, possède à Pompidou quelque chose d'intangible. Il y a les valeurs sûres. Consacrées. A la fois artistiques et vénales (Matisse, Picasso, Kandinsky...). Le reste ne vaut pas la peine qu'on en parle. 

En novembre 2013, Bernard Blistène, 60 ans en 2015, a pris la barre du Musée. Une barre qu'il tient en respectant les règles. Son "team" signe l'actuel itinéraire. Il n'y a aux murs, comme de juste laissés en blanc, les «dossiers» se faisant sur des cimaises grises, que des chefs-d’œuvre patentés. Une guirlande de Matisse. Une couronne de Kandinsky. Un bataillon de Fernand Léger. Une avalanche de Braque et de Picasso. Des Chagall en pagaille. Le public sort peu de France. Une petite place se voit certes laissée au mouvement Cobra (comme Copenhague, Bruxelles, Amsterdam), mais il faut, en principe, que les maîtres étrangers soient adoubé par Paris. C'est le cas de Severini ou de Mondrian. De Larionov ou de Kupka.

Des dossiers sous autorités

Pas de règle sans exceptions. L'accrochage actuel ne pouvait faire l'économie ni de quelques expressionnistes allemands (le musée n'en possède du reste pas beaucoup), ni du Bauhaus, ni des grands abstraits américains. Il y allait de sa crédibilité. N'empêche qu'on sent ici la frilosité. Pas d'Italiens, ou bien peu. Pas de Sud-Américains. L'Afrique, n'en parlons pas, sauf pour quelques masques présentés en regard des tableaux cubistes! Très peu de noms inconnus. Rien de déviant, surtout. Aucun chemin de traverse ne doit venir couper l'autoroute de la modernité allant du fauvisme au Pop art. 

Les fameux «dossiers», bien sûr, permettent des réajustements. Mais ceux-ci se voient placés sous d'indiscutables autorités. Comment contester Blaise Cendrars, Guillaume Apollinaire, Jean Cocteau, Louis Aragon ou Georges Bataille, affublés de l'étiquette de «passeurs»? Bien sûr, le grand public ignore les critiques Georges Duthuit ou Pierre Restany, mais ils sont là pour faire chic. Il y a aussi l'obligation de fonction de présenter les nouvelles acquisitions. Elle permet d'inclure aussi bien François Arnal que Jacques Hérold, l'Italienne Dadamaino que l'Allemande Gabriele Münter. Il s'agit cependant là de touches minuscules. Presque imperceptibles.

Pourquoi accumuler si... 

Dans ces conditions, le public un tant soit peu averti éprouve une impression d’académisme. Il ressent aussi un sentiment de gâchis. Pourquoi le Musée national d'art moderne, dont le fonds a sextuplé depuis l'ouverture de Beaubourg en 1977, continue-t-il à grandir si c'est pour montrer toujours la même chose? Car il ne faut pas se leurrer. Pompidou Metz ne forme qu'une vitrine, sans collection propre. Il aura fallu l’intervention de l'ex-ministre de la Culture Aurélie Filippetti pour qu’il y ait en Lorraine un semblant de collection. Et puisque nous parlons de dépôts, comment se fait-il que Pompidou garde par devers lui, dans ses caves, invisible, ce qui pourrait venir compléter les musées de province? Il faut bien le constater. Avec amertume. Si Paris ne cesse d'accumuler des provisions, comme un écureuil, les institutions de Lille, Toulouse ou Rennes ont faim en matière d'art moderne, le contemporain étant assuré par les FRAC (Fonds régionaux d’art contemporain). 

Cela dit, il y bien sûr des merveilles dans l'accrochage actuel, de Derain à Dubuffet... Mais cet accrochage, j'aurais tout aussi bien pu le faire moi-même. 

(1) La peinture faisant l'affiche de "Modernités plurielles" avait ainsi disparu des murs. Etrange, non?

Pratique

«Collections modernes 1905-1965», Musée national d'art moderne, Centre Pompidou, Paris. Tél. 00331 44 78 12 33, site www.centrepompidou.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 11h à 21h. Photo (Centre Pompidou): Le regard de l'"Arlequin" de Picasso, le prototype même de l'icône.

Prochaine chroniue le jeudi 11 juin. L'orthographe fait-elle partie des beaux-arts?

 

 

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