Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Musée d'Orsay expose la sculpture en couleurs du XIXe siècle

Crédits: Musée d'Orsay, Paris 2018

La sculpture, c'est blanc. Ou alors presque noir. Normal! Il s'agit des tonalités du marbre ou du bronze. Et pourtant! Il existe une tradition de la statue ou du relief coloré. Elle remonte à l'Antiquité, où tout se retrouvait bariolé. Une idée que les archéologues ont eu bien du mal à imposer au XIXe siècle. Elle allait à l'encontre de la «doxa» imposée par le théoricien du XVIIIe Johann Joachim Winckelmann. Ce dernier voyait dans le matériau précieux laissé brut une des raisons de la «pureté» de l'art antique. 

Le XIXe siècle se lancera donc dès les années 1840 dans des expériences «impures» de deux sortes, ainsi que le rappelle aujourd'hui une exposition d'Orsay. «En couleurs, la sculpture polychrome en France 1850-1910» réunit en effet deux genres différents. Il y a ici les œuvres composées de plusieurs matériaux, comme la chose se faisait de manière sporadique depuis la Renaissance, et les réalisations peintes par la suite. Je rappelle à tout hasard qu'un bois coloré et doré a toujours été admis, que ce soit à l'époque gothique ou durant l'ère baroque. Les portails des cathédrales étaient donc rouge, bleu, jaune ou vert pétard. C'est le temps, ou les puristes du XIXe siècle, qui ont procédé à des nettoyages pour le moins abusifs.

Les Maures des deux Cordier 

Proposée sur la galerie droite du musée dans des espaces un peu serrés, pour ne pas dire étranglés, l'exposition montée par Edouard Papet commence donc par un «flash back». Le meilleur en est le «Maure Borghèse». Une extraordinaire statue composite. Un torse romain a été utilisé par Nicolas Cordier (1567-1612) afin de créer une figure de fantaisie ruisselante de marbres divers. Un peu plus loin se situe la condamnation de ce genre d'extravagances. C'est une citation d'Etienne Maurice Falconet, mort en 1791. «Chacun des arts a ses moyens d'imitation. La couleur n'en est pas un pour la sculpture.» Voilà qui tombe comme un axiome. C'est comme ça. Pas d'explications!

C'est curieusement un autre Cordier, Charles, qui va le premier donner des œuvres à succès en utilisant le marbre vert ou rouge, le bronze et Dieu sait quoi encore. Il faut dire que l'homme, né en 1827 et mort en 1905, s'était spécialisé dans la représentation de personnages exotiques. Maures ou Arabes. Notre époque pisse-froid parlerait bien sûr de racisme. Les modèles se retrouvent pourtant à chaque fois magnifiés. Transfigurés. Anoblis. Le visiteur d'Orsay peut en juger de près d'autant plus qu'il dispose, comme je l'ai déjà dit, de fort peu de recul.

Cire et pâte de verre

Dès lors, c'est la déferlante, avec pour les artistes l'impression toujours grisante de braver un petit interdit. De nouveaux matériaux entrent en jeu. Henry Cros (le frère du poète Charles Cros) se fait un nom avec la cire colorée ou la pâte de verre. Il entend se placer dans une tradition. Orsay présente plusieurs de ses reliefs inspirés par un Moyen Age fantasmé. Il y a aussi, avec des références cette fois «primitivistes», les bois de Paul Gauguin ou de Georges Lacombe. Ce sont néanmoins les artistes académiques qui vont alors le plus loin dans le délire, avec plein de références grecques et romaines histoire de faire passer la chose. L'affiche de cette manifestation, bénéficiant de plus de 70 prêts extérieurs, devient du coup l'«Hélène» de 1888. Voulue fascinante, cette figure n'a pas exigé moins de deux auteurs. Jules Cantini a fourni les marbres, tandis qu'Henri Lombard taillait le visage de celle qui fut reine de Sparte et de Troie. Le résultat se révèle étrange, ce qui est déjà quelque chose. 

La sculpture en couleurs, c'est bien sûr de manière plus orthodoxe la céramique, même si Sèvres a laissé au XVIIIe siècles ses «biscuits» d'une blancheur de sucre raffiné. La seconde moitié du XIXe siècle, temps des expositions universelles, a vécu l'obsession de donner là des chefs-d’œuvre au sens le plus spectaculaire du terme. Il fallait bien ça pour représenter Bernard Palissy, le potier français du XVIe siècle devenu une figure légendaire vers 1850. Théodore Deck, à qui aucun défi ne faisait peur, a ainsi donné une statue plus grande que nature du maître. Elle se voit confrontée à Orsay avec la version plus petite en biscuit de Charles Octave Lévy. Très sage évidemment. Et surtout hors de propos. Palissy, dont le visiteur a vu quelques vestiges au début du parcours, vernissait lui-même d'émaux ses créations inspirées par la nature. Une nature que revisitera vers 1890 le céramiste Jules Carriès, à qui le Petit Palais consacra naguère une belle rétrospective.

Gérôme vandalisé 

Voilà. Je ne vous ai bien sûr pas tout dit. Il y a aussi à Orsay quelques marbres peints. Mais peu finalement. C'était une spécialité du peintre Gérôme, à qui le musée a dédié en 2010-2011 un hommage ayant connu un surprenant succès public. Gérôme allait là contre l'académisme, dont il sortait pourtant. Il en a du reste souffert. Sur l'autre galerie, du côté gauche de la nef, il y a une grande statue de l'artiste, «autrefois peinte». Autant dire qu'un petit acte de vandalisme a ramené «Tanagra» (1) à davantage de respect des normes... 

(1) Tanagra est un site grec, découvert en 1870. Sa spécialité était la figurine de terre cuite peinte.

Pratique

«En couleurs, La sculpture polychrome en France 1850-1910», Musée d'Orsay, 1, rue de la Légion-d'Honneur, Paris, jusqu'au 9 septembre. Tél. 00331 40 49 48 14, site www.musee-orsay.fr Ouvert du mardi au dimanche de 9h30 à 18h, le jeudi jusqu'à 21h45.

Photo (Musée d'Orsay, Paris 2018): Un relief "médiéval" en cire d'Henry Cros, fragment.

Prochaine chronique le mercredi 11 juillet. Galeries genevosies. Mais oui, il y en a d'ouvertes en été!

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