Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Musée d'art moderne se penche sur la peinture de Jean Fautrier

Crédits: Succession Jean Fautrier/Musée d'art moderne de la Ville de Paris, 2018

Il existe parmi les modernes des artistes aux allures de stars. C'est le cas de Pablo Picasso ou d'Henri Matisse, même si l’œuvre de ce dernier a connu de nettes baisses de tension dans les années 20 et 30. D'autres ne possèdent pas cette aura dont bénéficient aujourd'hui les musées bien pourvus de Matisse et de Picasso. C'est le cas de Jean Fautrier, qu'honore aujourd'hui celui d'Art moderne de la Ville de Paris. Il faut dire que l'institution lui vaut bien ça. Elle a été dotée par l'artiste d'un fonds de référence juste avant sa mort à 66 ans en 1964. Le musée venait de lui accorder une grande rétrospective. 

Fautrier n'est pas connu du grand public. Il s'agit aujourd'hui encore d'un nom réservé aux amateurs. Des amateurs distingués, bien sûr. Le peintre a toujours cheminé avec des écrivains et des poètes. Il vivait en un temps où créations plastique et littérature allaient de pair. Le Français a été distingué par André Malraux, qui lui avait demandé avant guerre des illustrations pour Dante qui n'ont pas eu l'heur de plaire à l'éditeur. Il s'est vu loué, presque promu, par Jean Paulhan qui occupait un rôle considérable dans le (petit) monde des lettres. L'exposition actuelle, montée par le Suisse Dieter Schwarz, propose ainsi un film où Fautrier et Paulhan dialoguent. Le ton a vieilli jusqu'à l'insupportable. Il faut s'armer de courage pour entendre Paulhan gloser sur les différences entre l’abstrait et l'informel.

Formation anglaise 

Puisque Fautrier reste pour beaucoup un inconnu, ou du moins un méconnu, un peu de biographie s'impose. Tôt orphelin de père, l'enfant est élevé par une grand-mère qui disparaît elle aussi rapidement. Il rejoint sa mère à Londres, où il découvre adolescent sa vocation. Sa formation est britannique. Il devient l'élève du grand Walter Sickert, un peintre majeur qui n'a jamais eu à ma connaissance d'exposition sérieuse en France. Revenu en France, le débutant a droit à sa première présentation en galerie dès 1924. C'est la fin de sa première époque, une figuration dans l'esprit de la «Neue Sachlichkeit» allemande. Le Musée d'art moderne présente de cette période le portrait de sa concierge, très dur, ou une «Promenade du dimanche au Tyrol», étonnamment statique. 

Avec sa compagne Andrée Pierson pour modèle, Fautrier passe ensuite à une série de nus. Lourds et trapus. L'influence des Vénus préhistoriques apparaît forte sur cet ensemble. Fautrier est alors pris sous l'aile des meilleurs galeristes, Paul Guillaume ou Léopold Zborowski. Une sécurité financière lui est acquise. Elle durera jusqu'au krach de 1929 qui tuera presque le marché de l'art contrairement à ce qui n'est passé en 2008. Aux nus succèdent les périodes noire, puis grise. Le sujet se détache à peine du fond, nocturne puis brumeux, grâce à quelques grattages. C'est un moment de grâce. Le musée peut ainsi montrer aussi bien son énorme «Sanglier écorché» que trois poires vertes sur un plat. Ces fruits sont dignes de Chardin ou de Cézanne.

Le temps des "Otages" 

Les années 30 marquent un repli. Fautrier abandonne presque la peinture pour des raisons matérielles. Cet amateur de randonnées en montagne se retrouve enseignant le ski, puis s'occupant d'hôtels et même de boîtes de nuit dans les Alpes. Sa production redémarre pendant la guerre. A partir de 1942, c'est la série clandestine des «Otages». Un changement moins d'inspiration (Fautrier a toujours quelque chose de tragique) que de matérialisation. Il utilise désormais le papier comme support. Sur celui-ci, il étend une pâte en bas-relief (l'homme sculpte aussi un peu), qu'il recouvre ensuite de couleurs pâles. L’œuvre se voit ensuite marouflée sur toile. Jean Fautrier conservera ces pratiques jusqu'au bout. 

L'artiste retrouve vite sa place dans le milieu de l'art. Des galeristes aussi. Importants. Il se verra suivi par René Droin, qui présente en parallèle un Jean Dubuffet émergeant alors du néant. C'est le moment (1949) où Jean Paulhan écrit «Fautrier l'enragé». Les «Otages» se situent dans l'air d'un temps marqué par un intellectualisme de gauche dont le papa serait Sartre et la maman Simone de Beauvoir. Un temps où l'abstraction dominante, que Fautrier frôle, se heurte  au «réalisme socialiste» promu par le Parti communiste. La prochaine série de l'artiste attaquera de front les doctrinaires d'un Parti fossilisé. En 1957, Fautrier réalise des «Partisans» afin d'honorer les Hongrois écrasés par le Soviétiques. C'est un point de rupture. Intellectuelle. Fautrier ne changera pas de style de 1942 à 1964, ce qui finit par donner une idée de répétition.

Une reprise de Winterthour

Retraité depuis peu du Kunstmuseum de Winterthour, Dieter Schwarz signe donc cette rétrospective. L'homme, qui sert aujourd'hui de modèle à plusieurs jeunes directeurs suisses de musée, reprend un accrochage réalisé pour Winterthour en 2016 (je vous en avais parlé). Il ne s'agit cependant pas d'une version réduite, comme c'est souvent le cas avec des rééditions. Schwarz a développé à l'extrême un accrochage au départ réduit. Il faut dire que le parcours (sur un fond blanc peu flatteur pour les noirs) est imposé. Le Musée d'art moderne de la Ville de Paris est un immense arc de cercle qu'il s'agit de remplir jusqu'au bout. Il y a du coup trop de choses, surtout vers la fin. Normal. Les Fautrier de grande taille restent rares. On sent au passage le réseau germanique du commissaire. Presque tout vient d'Allemagne ou de Suisse allemande. Etrange tout de même pour un Français s'étant fait le chantre des victimes du nazisme avec ses «Otages»...

Pratique

«Jean Fautrier, Matière et lumière», Musée d'art moderne de la Ville de Paris, 11, avenue du Président-Wilson, Paris, jusqu'au 20 mai. Tél. 00331 53 67 40 00, site www.mam.paris.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 22h.

Photo (Succession Fautrier/Musée d'art moderne de la Ville de Paris 2018): "Tête d'otage", 1944.

Prochaine chronique le vendredi 9 mars. La Royal Academy de Londres reconstitue en partie la collection de Charles Ier d'Angleterre. Un flot de Véronèse, de Rubens ou de Van Dyck.

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