Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Musée d'art moderne ose montrer Albert Marquet, fauve sage

Crédits: ADAGP, Paris 2016, National Gallery of Art de Washington

Avec le Maurice de Vlaminck (1876-1958) de la fin, celui des paysages sempiternellement enneigés, il a régné sur les murs des salons bourgeois des années 1920 à 1960. Puis l'artiste a passé à la trappe, même s'il existe toujours des clientèles vieillissantes ou attardées. Albert Marquet (1875-1947) revient aujourd'hui au Musée d'art moderne de la Ville de Paris (MAMVP), que dirige le très écouté Fabrice Herrgott . Rien de moins que ça! Il succède même en ce lieu culturel phare de la Municipalité à Andy Warhol... 

«Mieux que sa réputation», dit à son propose «Le Monde», qui ne va par ailleurs pas voir beaucoup d'expositions. Tout se révèle une question de choix. Marquet a énormément produit, de manière répétitive (au MAMVP, on préférerait dire «sérielle»). La commissaire Sophie Krebs a su retenir le meilleur. Il existe bien sûr d'autres choix possible. Je garde ainsi le souvenir pénible de «Marquet, Histoires maritimes», proposé en 2008 par le Musée national de la Marine voisin. Des ports, encore des ports! Notez que j'ai eu la même impression il y a quelques semaines au sous-sol de l'Hermitage lausannois, où Paul Signac fait son tour des côtes de France entre 1931 et 1935.

Eau douce et eau de mer

Marquet est Bordelais, mais il a grandi à Paris. L'eau de rivière a donc succédé pour lui à l'eau de mer. Cet ancien élève de Gustave Moreau (qui aura sur lui peu d'influence) a très vite mis de l'eau dans tous ses tableaux, après quelques année tonitruantes en compagnie de Matisse ou de Dufy. Il a du reste fait partie, au Salon d'Automne de 1905, de la fameuse «cage aux fauves». Marquet dessinait alors beaucoup, au pinceau et à l'encre de Chine. Quelques cimaises en rendent compte au Musée d'art moderne. L'homme avait le trait synthétique et sûr. Cela donnait des silhouettes calligraphiques, qui disparaîtront par la suite de son oeuvre. L'humain y tient peu de place, alors que «Le sergent de la Coloniale» ou les nus (qu'il réalisait de sa compagne d'alors Yvonne) annonçaient un peintre de la figure. La suite tient, à en lire le dossier de presse, de «l'humanité larvaire». Hommes et femmes sont indiqués en quelques coups de pinceau afin de rythmer le paysage. 

Marquet n'a donc pas rugi très longtemps. Cet aquatique adoptera vite des couleurs un peu assourdies, surtout lorsqu'il se trouve à Paris, où il a repris l'atelier de Matisse. Le ciel y est rarement bleu. La Seine a au mieux quelque chose de verdâtre, quand le soleil ne vient pas faire scintiller les flots. En plus, il tombait à l'époque beaucoup de neige! Bien sûr, il y a aussi la Méditerranée, et même ses deux côtés. Le Bordelais se trouvera vite des affinités avec Alger, où il passera la Seconde Guerre mondiale, reprenant sans cesse les même éléments de son port. La gare maritime. La mosquée. La commanderie. Tout prend ici d'autres tonalités. Alger est une ville blanche. Au large, l'eau a des aspect de lapis-lazuli. Nous sommes bien loin des Sables d'Olonne, de La Goulette ou du Pyla, aux étés frileux.

Variations sur un thème 

Sophie Krebs a donc su retenir le meilleur sur des milliers de toiles, presque toujours de la même taille. Vendu comme des petits pains par la Galerie Druet, Marquet donnait des toiles horizontales se rapprochant un peu du carré. Moins d'un mètre de large. Il fallait laisser la place pour un beau cadre doré avant l'accrochage au dessus de la commode. Il n'y a pas de toiles hors normes, comme il en existe chez Matisse ou chez Dufy. Aucune grande décoration. La monotonie menace vite. Le Musée national de la Marine donnait au bout de deux salles un sentiment de redites. 

Rien de tel ici. C'est léger, varié ou, quand ça ne l'est pas, le visiteur a l'impression que Marquet propose des variations sur un thème, comme la peinture française en avait pris l'habitude depuis Monet. Il y a même là des chefs-d'oeuvre. J'ai déjà signalé «Le sergent de la Coloniale» (1907), venu du Metropolitan Museum de New York. Mais se trouve aussi ici, dans le fauvisme extrême, «Affiches à Trouville» (1906), appartenant à la National Gallery de Washington. Dans un autre genre, «Quai Saint-Michel avec fumée» (1909) se révèle un habile monochrome dans les gris et les noirs. Comme beaucoup d'oeuvres de l'exposition, cette dernière peinture provient d'une collection privée. Marquet reste encore peu «muséographié» (1). Dirigée par des dames caramélisées, la Galerie de La Présidence, juste en face de l'Elysée, a ainsi souvent servi de courroie de transmission.

Une exposition courte 

L'exposition, qui a la sagesse de rester courte (la moitié du parcours habituel, le visiteur revenant sur ses pas), se termine sur une chose presque inédite. Il s'agit d'une série de toiles, souvent petites, regroupées sous le sous-titre de «Par la fenêtre». Encadrement des vues plongeantes qu'il réalisée de la Seine (son appartement se trouve 19, quai Saint-Michel, puis 1, place Dauphine), cette dernière devient les dernières années un sujet en soi. C'est d'elle que vient la lumière. C'est grâce à elle que le regard urbanisé donne sur la nature. A la fin, Marquet ferme les volets. C'est «Persienne verte», l'équivalent sage de la «Porte-fenêtreà Collioure» de Matisse. Une manière comme une autre de constater la fin du voyage, alors qu'il est déjà atteint du cancer...

(1) Le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne a prêté plusieurs toiles provenant du legs Widmer de 1939. Marquet avait une forte clientèle en Suisse, où il a du reste voyagé.

Pratique 

«Albert Marquet, Peintre du temps suspendu», Musée d'art moderne de la Ville de Paris, 11, avenue du Président-Wilson, Paris, jusqu'au 21 août. Tél. 00331 53 67 40 00, site www.mam.paris.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 22h. Attention! Il y a foule. La Galerie de la Présidence montre parallèlement, jusqu'au 31 mai, «Marquet, Un oeil modernne», www.presidence.fr 

Photo (Nationl Gallery of art Washington/ADAGP, Paris 2016): "Affiches à Trouville" de 1906. La pointe fauve de Marquet. 

Prochaine chronique le mercredi 27 avril. La Royal Academy d Londres évoque la Venise des années 1500 avec l'âge de Giorgione.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."