Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Musée d'art moderne ose la grande rétrospective Buffet

Crédits: Musée d'art moderne de la Ville de Paris, ADAGP, 2016

C'est le maudit. Le réprouvé. Adulé durant les années 1950 et 1960, considéré alors comme l'héritier légitime de Picasso, Bernard Buffet a peu à peu vu fondre sa cote d'amour. Aucun musée public n'en voulait plus, comme c'est aujourd'hui le cas pour Botero. Afin de découvrir ses nouvelles toiles, présentées sur un thème, comme des collections de couturier, il fallait aller avenue Matignon chez son galeriste Maurice Garnier. C'est là que ses derniers fans français découvraient des tableaux kilométriques racontant la Révolution française ou la vie merveilleuse de Jeanne d'Arc. Garnier, qui éditait parallèlement le catalogue raisonné de Buffet, avait tout sacrifié pour son poulain. Le poulain en question plaisait (heureusement pour lui!) beaucoup aux Japonais. Avoir du succès au Japon est rarement bon signe pour un Occidental. Pensez que s'il existe là-bas un musée Buffet, il y en a aussi un dédié à Marie Laurencin. Et les Japonais ont adoré Mireille Matthieu. 

Le Musée d'art moderne de la Ville de Paris ose aujourd'hui la rétrospective Bernard Buffet. Son directeur Fabrice Hergott n'a pas voulu ergoter. Dominique Gagneux, la commissaire désignée, montre toute la carrière de l'artiste. Un parcours qui commence à 18 ans en 1946 pour se terminer juste avant le suicide de l'artisteen 1999. Miné par la maladie, l'homme ne pouvait plus peindre. Alors, pourquoi vivre? Ce choix global, qui a le mérite de l'honnêteté, alimente les polémiques. Si les débuts misérabilistes sont aujourd'hui rentrés en grâce, qu'allait-on dire des illustrations surdimensionnées pour «20 000 lieues sous les mers» ou des «Clowns» dépressifs? Enfin, question subsidiaire, le grand public allait-il venir?

Un triomphe immédiat 

Eh bien, tout se révèle conforme aux prévisions. Dans des salles fort peu peuplées, les visiteurs découvrent un art qui va déclinant avec les années. Buffet n'est pas le seul à avoir connu ce phénomène de toboggan. Ce fut avant lui le cas de Derain, de Vlaminck ou de cet Emile Bernard présenté il y a peu à l'Orangerie parisienne. L'adolescent entre à 16 ans aux Beaux-arts, en 1944. Il peint vite, avec une sorte de rage, sur tout ce qui lui tombe sous la main. De vieux draps, par exemple. Les bonnes couleur manquent, vu la pénurie de guerre. Le débutant en fait une arme. Ses premières pièces sont grises et terreuses, ce qui convient à des sujets qualifiés de misérabilistes, puis d'existentialistes. Ses intérieurs semblent sortis endommagés d'un incendie récent. Ses personnages, vite stéréotypés, se résument à des cernes noirs. 

Mais c'est le triomphe. Immédiat. A 20 ans, Buffet est une star dans les milieux intellectuels, avant de conquérir l'ensemble du pays. Très reconnaissable, sa production (par ailleurs pourvue d'énormes signatures) se voit primée. Elle entre chez les plus grands collectionneurs d'art contemporain, qui n'ont pas un seul regard pour ce qui se crée alors en Amérique. C'est le cas du docteur Girardin, dont l'ensemble se voit légué en 1953 au Musée d'art moderne. Celui de Pierre Lévy, qui a aujourd'hui son musée à Troyes. Celui de Charles im Obersteg, créateur d'une fondation installée depuis une quinzaine d'années au Kunstmuseum de Bâle, qui a vite rangé les Buffet à la cave (1). L'hallucination coollective.

Mondanités en série 

Très vite, ce succès se voit rattrapé par la mondanité. Buffet donne des décors pour un ballet de son amie Françoise Sagan. Il est juré au festival de Cannes. Il copine avec Jean Cocteau. Après avoir eu comme compagnon Pierre Bergé, il vire sa cuti et épouse Annabel, la meilleure amie de Juliette Greco. Annabel écrit des romans. Elle se lance dans la chanson (avec de bons textes de Frédéric Botton). Le couple roule en Rolls, ce qui change de Saint-Germain-des-Prés. La critique, du coup, se méfie. Buffet n'a pour lui que le public, qui se rue sur ses lithos répétitives. Et le Tout-Paris, dont il brosse parfois le portrait, court ses vernissages annuels. Il y a tant de gens à celui de 1958 que la soirée tourne à l'émeute: 8000 personnes... 

Fatigué, le peintre se retire en Provence. Dans un château, comme Picasso. Lui qui était aussi émacié que ses personnages prend du poids. Il deviendra énorme, à l'instar de Courbet. L'alcool. Une année il peint Venise. Une autre «Les plages». Une troisième «L'Enfer de Dante», ou alors «La mort». L’œuvre (il y a aussi des bouquets de fleurs) continue à se vendre, à des collectionneurs attardés. Ceux, sans doute, dont les parents achetaient les paysages d'hiver de Vlaminck. Toute une bourgeoisie continue à aimer les sujets sinistres, qui lui donnent une illusion d'intelligence.

Débuts très prometteurs 

L'ensemble se retrouve donc sur les murs, volontiers courbes, du Musée d'art moderne. Les débuts sont vraiment bien. Il y a bien sûr la répétition, qui engendre vite le procédé. Mais le visiteur sent la une réelle force. Elle éclate dans «La ravaudeuse de filets» (1948), «Vacances en Vaucluse» (1950) ou la «Pieta» de 1946. Seulement voilà. Passé 1952, en étant indulgent 1955, tout se gâte. C'est de plus en plus laid et de plus en plus gros. Les artistes qui n'ont plus grand chose à dire tendent en effet à augmenter le volume de leurs œuvres. Comme pour compenser. 

Arrivé (enfin) à la sortie, le visiteur se demande du coup si cet hommage ne tient pas de l'enterrement de première classe. Il faudrait, il faudra beaucoup trier à l'avenir dans la production. Et encore nous fait-on ici grâce des gravures! Là, on atteindrait vite le fond. Logique, finlement. On rejoindrait le Nautilus du capitaine Nemo, le héros de ces «20 000 lieues sous les mers» qui remplissent, avec des couleurs monstrueuses, l'une des dernières galeries. Il est vrai que, vu leur taille, il en faut peu pour occuper un mur!

(1) Dommage pour la «Nature morte au lapin écorché» de 1949. Présentée à Paris, elle n'a auf erreur jamais été vue à Bâle!

Pratique

«Bernard Buffet, Rétrospective», Musée d'art moderne de la Ville de Paris, 11, avenue du président Wilson, Paris, jusqu'au 26 février 2017. Té.00331 53 67 40 00, site www.mam.paris.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 22h.

Photo: (Musée d'art moderne de la Ville de PAris/ADAGP, 2016): L'un des premiers Buffet, aux couleurs terreuses. La suite ne tiendra pas les promesses.

Prochaine chronique le mardi 1er novembre. Le Kunsthaus de Zurich présente les plâtres de Giacometti.

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