Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Musée Cernuschi fait respirer les anciens "Parfums de Chine"

Crédits: Musée Cernuschi, Paris 2018

Le public n'y vient pas attiré par l'odeur. On aurait pourtant pu imaginer une fragrance allant jusque dans la rue comme celle, ô combien artificielle, de nos croissanteries. En lisière du Parc Monceau, tout comme le Nissim de Camondo voisin, le Musée Cernuschi ne se consacre pas moins jusqu'à la fin août aux «Parfums de Chine». Un sujet abordé par divers biais. Le visiteur pourra même y exercer son flair. J'y reviendrai. 

L'exposition fête les 120 ans d'une institution appartenant à la Ville de Paris, contrairement à Guimet qui dépend de l'Etat. Sa pièce phare lors de son ouverture en 1898 (qui est d'ailleurs restées telle après la réfection du bâtiment entre 2001 et 2005) était un colossal Bouddha de bronze. Autour de la statue se voyaient disposés des brûle-parfums. Comme le dit l'actuel directeur Eric Lefèvre, qui a succédé à Christine Shimizu et surtout au charismatique Gilles Béguin, «la conception muséographique, tout en faisant la part belle aux formes, entendait conserver la mémoire de la destination première des objets exposés.» Or l'encens joue en Chine le même rôle que dans l'Eglise catholique. Il faut partout les fumées odorantes.

Une collaboration 

L'actuelle présentation est née d'une collaboration. Il s'agissait d'abord de se procurer les pièces que le Cernuschi n'a pas, en dépit de ses richesses particulièrement abondantes pour les époques les plus anciennes (1). Un accord a été trouvé avec le Musée de Shanghai, qui s'est montré particulièrement généreux. Il a fourni non seulement des pièces importantes, mais l'un des commissaires en la personne de Li Zhongmou. Frédéric Obringer, directeur du Laboratoire Chine, Corée et Japon du CNRS, a dispensé ses conseils scientifiques. La Maison Dior a enfin accepté de prêter son nez François Demachy. Il s'agissait pour lui de reconstituer, à partir d'innombrables recettes conservées, les fameux parfums. Dans une vidéo, l'homme confesse ses approximations. Certains ingrédients sont devenus introuvables, ou alors ils ne se voient pas assez bien définis. 

A partir de là, il était possible de proposer un parcours. Celui-ci se situe dans des salles du rez-de-chaussée, qui ne sont pas immenses. La jolie maison cubique abritant le Cernuschi tient d'ailleurs du bibelot par rapport à Guimet, ce qui fait en partie son charme. L'itinéraire se veut chronologique, une fois les données de base assimilées. Sur des murs vert Empire, mettant tout en valeur avec un minimum d'éclairages, peuvent défiler les sept parties. Rien de vraiment archaïque. La première section va des Han aux Tang, autrement dit du IIIe siècle avant Jésus-Christ au IXe siècle après. C'est le moment où les pratiques liées au bouddhisme arrivent d'Inde et se propagent. Une iconographie et une typologie se mettent en place. Il y a de la place pour des fantaisies, comme des brûle-parfums en forme de canard. De la sphère religieuse, la culture de l'encens a en effet gagné le monde laïc.

Sur trois pieds 

La seconde époque va des Song aux Yuan, soit du Xe au XIVe siècle. Les lettrés entrent en scène. Les scientifiques aussi. Les connaissance en matière de botanique progressent. C'est le moment où paraissent les premiers livres spécifiquement consacrés aux parfums, le plus ancien connu remontant au tout début du XIIe siècle. Le bois d'aloès s'impose comme base. Les bâtonnets se multiplient à la place des galettes. Il se crée par ailleurs de petits brûle-parfums de céramique. Ils ont la plupart du temps trois pieds. La Chine est le monde du tripode. L'empereur Gaozong lui-même compose des senteurs, ce qui valorise bien évidemment cette activité. 

La suite traverse bien entendu les Ming, puis les Qing qui disparaîtront en 1911. L'encens se retrouve abordé comme art de vivre privé et public. Le parfum est aussi envisagé comme art de cour. Comme le dit bien Eric Lefèvre, il s'agit là d'un patrimoine immatériel. Avec le temps, les contenants deviennent de plus en plus spectaculaires, hors du monde toujours très retenu des lettrés. Le parcours se termine ainsi, hors exposition, avec un énorme objet (japonais si ma mémoire est bonne) ramené par Henri Cernuschi de son voyage de trois ans en Extrême-Orient dans les années 1870. On en arrive ici à une pièce (magnifique d'ailleurs, pour celui qui aime les choses très chargées) de pure ostentation. Il s'agit d'un mettre non seulement plein le nez, mais plein la vue.

Des bornes olfactives 

Tout au long de cette manifestation adroitement mise en scène par Cécile Degos, des bornes diffusent donc les parfums reconstitués par François Demachy. Il y a la «Recette des Six Dynasties», destinées à fumer les vêtements. Elle s'est vue élaborée entre le IIe et le VIe siècle. «Le Sceau d'encens du grenier public de Dinghzou» témoigne de l'évolution du goût sous les Song. Tout se termine avec une «Recette de poudre pour parfumer les cheveux» élaborée sous les Qing. C'est l'occasion de percevoir que notre nez a changé. Il n' a ici rien de léger, de fruité, ou au contraire de capiteux, comme dans l'Occident moderne. C'est à mon avis plus acide. Mais en parfums, tout reste affaire de perception personnelle. 

Le visiteur un peu consciencieux ne devrait pas faire l'économie (d'autant plus que le musée lui-même reste gratuit) d'une visite à l'étage. La collection est magnifique, notamment pour les bronzes archaïques. Elle s'enrichit sans cesse, essentiellement par legs et donations. Le lieu demeure intime. Chaleureux. On se sent mieux que dans les enfilades de salles de Guimet, même si ces dernières débordent de chefs-d’œuvre. 

(1) Parmi les objets exposés appartenant à Cernuschi, il y a ceux récemment donnés par Françoise Marquet, la veuve de Zao Wou-Ki.

Pratique

"Parfums de Chine, La culture de l'encens au temps des empereurs", Musée Cernuschi, 7, avenue Vélasquez, Paris, jusqu'au 26 août. Tél. 00331 53 96 21 50, site www.cernuschi-paris.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h.

Photo (Musée Cernuschi): Un brûle-parfum tardif déjà très élaboré sur le plan des matières.

Prochaine chronique le lundi 2 avril. Hodler au Musée de Pully.

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