Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Musée Bourdelle fait défiler les mannequins

Non, le mannequin n'a pas toujours été une grande fille osseuse, aux genoux cagneux, faite pour défiler sur les podiums en faisant la gueule. Il s'est d'abord agi d'une statue articulée, dont le nom, tiré du vieux néerlandais, signifie «petit homme». Il vous suffit de penser au Manneken Pis bruxellois. 

La chose nous est rappelée jusqu’au 12 juillet par le Musée Bourdelle de Paris, qui refait surface avec une exposition dédiée à cette humanité de bois et de chiffons, après huit mois de travaux (par ailleurs invisibles). «Mannequins d'artistes, Mannequins fétiches» débarque en fait d'Angleterre, ce qui explique certain partis-pris et une rigueur de pensée rare à Paris. Elle a été organisée par Jane Munro pour le Fitzwilliam Museum de Cambridge. La commissaire s'est ici vue adjointe, ou flanquée, par Amélie Simier et Jérôme Godeau. Il fallait l'adapter à la France.

Raideur suspecte

Tout commence à la Renaissance. Les modèles sont chers, et exclusivement masculins. Ils ont de la peine à tenir la position. Pourquoi ne pas les remplacer par le corps inerte de figurines ou même de figures grandeur nature, qui porteraient par exemple leurs vêtements? La chose conviendra parfaitement aux portraitistes, qui éprouveront de la peine, à leurs débuts, à retrouver une illusion de naturel. Les premiers Gainsborough (l'un d'eux figure au Musée Bourdelle) possèdent une raideur suspecte. On sent que le monsieur, ou la dame, a posé pour la seule tête. 

Un accessoire comme le mannequin coûte cependant les yeux de la tête. On compte au XVIIIe siècle, qu'un bon exemplaire, entièrement fait à la main (nous restons dans une ère pré-industrielle) correspond à deux ans de salaire d'un modèle vivant. Les débutants en acquièrent donc si possible un d'occasion. Il s'agit aussi d'un objet qui se donne, passant de mains en mains (1). L'exposition actuelle présente un modèle qui aurait appartenu à Hogarth, le maître du XVIIIe siècle, avant de finir dans l'atelier de Walter Sickert, décédé en 1942. Un monsieur que certains historiens, suivis par Patricia Cornwell, considèrent soit dit en passant comme Jack l'Eventreur...

Le théâtre de Poussin 

Tous les mannequins anciens (et il y en a ici un certain nombre, dont un particulièrement beau venu de Bergame) ne se révèlent cependant pas grandeur nature. Il a existé de petits modèles, souvent produits par l'artiste lui-même. Les hommes de la Renaissance les tendaient de tissu, afin de réaliser des études de drapés. Nicolas Poussin, au XVIIe siècle, bâtissait de petits théâtres pour fixer les lumières de ses compositions. L'exposition reconstitue dans une boîte l'un de ses «Sacrements». On notera que les grandes machines de Nicolas (qui bénéficient en ce moment d'un rétrospective au Louvre) gardent la trace de cette origine. Leurs personnages donnent souvent l'impression de petites poupées sans vie propre. 

Dans cette manifestation, que Jane Munro a divisée en actes comme une pièce de théâtre, bien des sujets annexes (ou connexes) se voient abordés. Il y a surtout celui, justement, de la poupée. Un jouet destiné non plus aux créateurs, mais aux petites filles. D'où la mise en place d'une industrie. Ces êtres de porcelaine et de tissu n'occupaient pas moins de 40.000 ouvriers dans la France de 1870. Certaines maisons se taillèrent alors des réputations internationales. Il suffit de penser à celle d'Emile Jumeau. Jane Munro rappelle que ce jouet devait rester muet. La tentative de Thomas Edison de lui conférer la parole, vers 1890, se solda pas un désastre économique.

Fétiche sexuel

Le final de cette exposition, qui s'arrête en fait vers 1950, apparaît d'ordre sexuel. Passif, le mannequin attire les fétichistes. Et Jane Munro de convoquer la poupée qu'Oskar Kokoschka fit exécuter dans la Vienne de 1918 pour compenser la perte de sa maîtresse Alma Mahler ou les créatures complaisamment photographiées par le surréaliste Hans Bellmer. Il y a aussi là les mannequins de Giorgio de Chirico ou les photos mises en scène par le photographe Herbert List à Vienne (tiens, Vienne de nouveau!) entre 1944 et 1946. 

Disons-le tout de suite. Il s'agit d'une réussite totale. L'intelligence du propos, son acuité et sa nouveauté sont renforcées par la présentation d’œuvres rares. Bien choisies. Le seul reproche qu'on puisse lui adresser est d'être demeurée en chemin. Car l'aventure continue. Lassé des top-modèles, Helmut Newton a photographié des collections de couture à l'aide de mannequins de vitrine. Aujourd'hui considéré comme un pervers, ou presque, le photographe Bernard Faucon a composé des scènes un brin érotiques, mêlant enfants réels et figures de plastique. Le mannequin a beau s'être stylisé dans les magasins, il continue à frapper les imaginaires. C'est la chair, ou plutôt la forme, sans l'esprit. Sois beau, sois belle et tais-toi. Laisse moi donc rêver. 

(1) Josuah Reynolds, le grand portraitiste britannique du XVIIIe siècle, a ainsi légué le sien à Thomas Lawrence, qu'il considérait comme son continuateur.

Pratique 

«Mannequins d'artistes, Mannequins fétiches», Musée Bourdelle, 18, rue Antoine-Bourdelle, Paris, jusqu'au 12 juillet. Tél. 00331 49 54 73 73, site www.bourdelle.paris.fir Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. Photo (Musée Bourdelle): Un mannequin grandeur nature, venu de Bergame. Il date de 1800 environ.

Prochaine chronique le lundi 15 juin. La Biennale. Celle de Venise, bien entendu. Qu'en penser? Quelques pistes...

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