Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le monde surexcité du Japonais Kuniyoshi au Petit Palais

Les fantômes sont de sortie. Les squelettes grimacent derrière les sorcières. Des sages, ou du moins des hommes supposés tels, reçoivent des cascades sur la tête. Quant aux samouraïs, ils font des bonds pour combattre des ennemis les criblant de flèches. La vie selon Kuniyoshi n'a rien du long fleuve tranquille, même s'il arrive au maître de l'estampe de produire des planches montrant (mais sous des angles compliqués,il est vrai ) quelques passants au bord de l'eau. Le visiteur actuel du Petit Palais parisien sent bien qu'il s'agit là, à tous les sens du terme, de plages calmes au milieu des tempêtes. 

Kuniyoshi (1797-1861) fait depuis peu partie du club, très fermé, des grands de la gravure japonaise. Lorsque l'Empire du Soleil-Levant, forcé et contraint, s'ouvrit à l'Occident en 1854, les amateurs occidentaux, inondés d'estampes (ces produits d'un art populaire servaient parfois ensuite de papier d'emballage), préférèrent les créations plus dignes Harunobu ou d'Utamaro. Logique! Elles dataient du XVIIIe siècle, époque bénie revenue en vogue, et cousinaient avec les laques ayant enchanté la France de Louis XV. On sait que les Goncourt (en fait Edmond, puisque Jules est mort dès 1870) publièrent leur livre définitif sur Utamaro en 1891.

Dix mille estampes en une vie 

Il existe certes des geishas et des paysages chez Kuniyoshi, qui aurait produit plus de 10.000 pièces. Mais l'homme créait, comme ses confrères, à la demande. L'estampe de l'ère Edo (du nom ancien de l'actuelle Tokyo, qui comptait déjà 1.000.000 d'habitants en 1800) n'était pas un acte personnel. Elle mettait en contact un éditeur, un dessinateur (Kuniyoshi, en l’occurrence), un graveur et un imprimeur. Une véritable industrie donc, qui suivait les goûts du jour. Or ceux-ci portaient en 1820 vers les romans de cape et d'épée (j'occidentalise), le théâtre kabuki et les récits gothiques (là, j'occidentalise encore davantage). Rappelons que l'estampe, contrairement à la calligraphie ou aux laques, restait un article de masse, vendu très bon marché. 

Un peu de biographie, maintenant. Né en 1797, le jeune Yoshizo est fils de teinturier. Il lui fournit sans doute très tôt des modèles. A 12 ans, il en propose en tout cas au célèbre Toyokuni (1769-1825), dont il devient l'élève. Le succès tarde à venir. On raconte que le débutant, qui a pris le nom de Kuniyoshi, était si pauvre qu'il devait vendre ses tatamis (matelas japonais) usagés pour survivre. Le triomphe arrive d'un coup, en 1827. L'artiste a 30 ans. C'est la suite des «Suikoden», ou 108 héros chinois. Le style est en place. Il y a des lutteurs couverts de tatouages, présentés dans des positions extrêmes. Si Hokusai ou Hiroshige, ses aînés, restent des classiques, Kuniyoshi va projeter pour deux générations l'estampe japonaise vers un expressionnisme volontairement outré.

Des idées sans cesse renouvellées

L'extraordinaire (et le Petit Palais empile 250 œuvres!), c'est que Kuniyoshi trouve toujours de nouvelles idées. Il resserre les cadrages pour susciter des étrangetés. Il utilise à fond le triptyque, dont ses prédécesseurs avaient maintenu l'indépendance des trois pièces, tirées en hauteur. Impossible avec lui de les dissocier, comme la chose restait jusqu'alors possible. Une même image dynamique traverse tout l'espace. Il n'y a jamais de vide chez Kuniyoshi, qui bénéficie en plus des couleurs inventées au début du XIXe siècle. Le bleu de Prusse permet des effets dramatiques que les teintures végétales n'atteignaient de loin pas. 

La «Réforme Tenpo» de 1842, supposée moraliser le monde des acteurs et des courtisanes, va donner un coup de fouet à Kuniyoshi. Interdit désormais de représenter les geishas et les gens de théâtre! Le graveur imagine du coup des rébus en forme de chats (son animal de prédilection), des jeux de mots, des caricatures, de faux graffitis muraux ou des jeux d'ombres qu'il serait de mauvais goût de qualifier de chinoises. L'artiste s'amuse, et le public de son temps (les effets nous sont coupés par la barrière de la langue) avec lui. Tenpo n'aura bien sûr qu'un temps. Tout reprendra comme avant. Il semble cependant que Kuniyoshi, diminué par la maladie et la dépression, ait moins produit à partir de 1855, l'année du grand tremblement de terre. Il meurt en 1861, non sans avoir donné quelques planches montrant des Occidentaux.

Le grand-père de la manga 

L'influence de l'homme a été énorme au XIXe siècle. Il a eu des nombreux disciples, dont le célèbre Yoshitoshi. L'écho européen resta pourtant faible même si Monet, Rodin et les Goncourt possédèrent un certain nombre d’œuvres de sa main. La seconde moitié du XXe siècle a partout remis Kuniyoshi en selle. Son univers trépidant correspond mieux au goût actuel, réprouvant le joli, que celui de ses prédécesseurs. Il y a en plus, comme je l'ai dit, la variété. Pour avoir vu à Paris l'énorme exposition Hokusai (au Grand Palais) et l'interminable série paysagère d'Hiroshige (à la Pinacothèque), je peux dire qu'il n'y a ici aucune monotonie. La preuve! L'essentiel des pièces aux murs provient d'une seule collection privée nippone. 

La postérité essentielle de Kuniyoshi se situe pourtant ailleurs. Elle est double, voire triple. Il y a d'une part le tatouage japonais, devenu clandestin au moment de l'occidentalisation de la fin du XIXe siècle et encore mal vu il y a peu sur place. Une mode aujourd'hui internationale. Il en va de même pour la manga, dont le graveur constitue en quelque sorte le grand-père. On sait à quel point cet art bis s'est aujourd'hui développé. Il y a enfin le cinéma. L'âge d'or des années 1950 (Mizoguchi, Ozu...) reflétait l'univers classique de la peinture nationale, avec ce que cela suppose de statisme. Dès Kurosawa, on en arrive au «film-sabre», avec une surenchère chez ses suiveurs. Citons les films extravagants de Seijun Suzuki, qui travailait encore en 2005, à 83 ans. Une esthétique opposée à la «culture du mignon» caractérisant aujourd'hui en bonne partie l'archipel.

Complément occidental 

Il faut penser à tout cela en parcourant le Petit Palais où l'exposition, montée par Yoriko Iwakiri et Gaëlle Rio, reste d'une présentation très sage. Il faut dire que l'institution, qui dépend de la Ville de Paris, a doublé la dose. Dans un parcours couplé, la rétrospective Kuniyoshi se voit immédiatement suivie par la gravure fantastique du XIXe siècle, de Goya à Redon en passant par Rodolphe Bresdin. Il faut pouvoir tenir le coup!

Pratique 

«Fantastique! Kuniyoshi», Petit Palais, avenue Winston Churchill, Paris, jusqu'au 17 janvier. Tél. 00331 53 43 40 00, site www.petitpalais-paris.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. Photo (Petit Palais): Fragment d'une des 10.000 estampes de Kuniyoshi. Le sage sous la cascade.

Prochaine chronique le lundi 21 décembre. Nicolas Crispini a collaboré à deux récents livres romands sur la photo. Stéréoscopie et autochrome. Entretien.

 

 

 

 

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