Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Mobilier National montre aux Gobelins les tapisseries de Jean Lurçat

Crédits: Jean Lurçat/Mobilier National

En 1962, Jean Lurçat présidait la première «Biennale de la tapisserie», comme le rappelle jusqu'au 29 mai une exposition du Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne. L'année suivante, le Français était l'hôte du Musée d'art et d'histoire de Genève. Je me souviens, mais vaguement, d'avoir visité ces deux manifestations. L'homme était alors au faîte de sa gloire. Il avait rénové l'art du lissier. On a découvert depuis qu'il s'agissait d'une réforme, et non d'une révolution. Le tissage allait bientôt quitter le mur pour se livrer à des expériences textiles, parfois audacieuses. Pensez à ce que produit aujourd'hui une Sheila Hicks! 

Mort en 1966 à 74 ans, Jean Lurçat revient aujourd'hui logiquement aux Gobelins. L'ancienne manufacture royale, accolée au Mobilier National, lui doit beaucoup. La Galerie des Gobelins a donc décidé de montrer l'artiste sous toutes ses facettes, ce qui est bien. Dans un décor refait de manière à ressembler à un immeuble des années 1930 ou 1940, avec des coursives de paquebot, le visiteur découvre en hors d’œuvre le peintre. Arrivé des Vosges avec son frère André, architecte, le provincial découvre le Paris moderniste dès 1912. Il y devient un cubiste sage, ne rompant pas tout à fait avec la réalité, qu'il stylise. Rien là de transcendant.

Débuts avec une aiguille et du canevas 

Le jeune Lurçat découvre cependant vite la tapisserie. Pas les tentures des XVIIIe et XIXe, trop proches de la peinture, avec leurs centaines de demi-tons et de quarts de tons. Plutôt celles, plus franches, plus directes, plus simples, du Moyen Age ou de la Renaissance, aux couleurs éclatantes. Pas question au début de travailler avec les ateliers étatiques de Paris, de Beauvais ou d'Aubusson. C'est maman, puis la première madame Lurçat qui brodent sur des canevas d'amateur. Il y a en a là quelques exemples empruntés à la Fondation Jean et Simone Lurçat, Simone étant la seconde épouse de l'artiste. 

C'est juste avant la guerre, alors qu'il vient de voir pour la première fois «L'Apocalypse» d'Angers, merveille textile du XIVe siècle, que Lurçat franchit le pas. Son premier grand carton, «les Illusions d'Icare», se voit tissé en 1937 aux Gobelins, avec les couvertures de fauteuil assorties. L'ensemble est destiné à l'ambassade de France à Moscou. Ironie du sort, il finira, après l'arrêt forcé de la guerre, comme cadeau d'avènement à la reine Juliana de Hollande. C'est son petit-fils Willem-Alexander qui l'a prêté aux Gobelins. Tout n'est pas encore au point. Les couleurs se fondent l'une dans l'autre. Elles se distinguent donc mal. Il y a trop de détails. Mais c'est un début sur lequel Lurçat peut s'appuyer.

Le renouveau d'Aubusson 

Lurçat passe la guerre à Aubusson, dans la Creuse. Il a mission, avec Marcel Gromaire et Pierre Dubreuil, de réanimer un art en pleine crise économique et spirituelle. C'est alors que Lurçat met au point son langage, laissant aux tisserands une large autonomie. Des motifs simples et colorés. Des couleurs vives, posées en aplats. Une inspiration tirée des saisons avec, au centre, des soleils. Beaucoup de soleils. Un peu trop, même. L'actuelle exposition parisienne s'intitule du reste «Au seul bruit du soleil». Lié au parti communiste, dans sa phase la plus stalinienne, Lurçat participe aussi à la Résistance locale. Il s'en tirera vivant. 

Le gouvernement lui demande ensuite de faire aux Gobelins ce qu'il a si bien réussi à Aubusson, où une vingtaine de pièces, souvent de très grande taille, ont vu le jour d'après ses projets. C'est plus difficile. Les ouvriers, qui se sentent privés de leur savoir ancestral, font opposition. Tout finit par s'arranger et ces ateliers officiels exécutent les œuvres destinées aux ambassades et aux palais de la République. Il y a parallèlement de petits Lurçat à l'intention des riches demeures bourgeoises. Il fut un temps où chacun devait avoir chez soi son «Coq», mesurant un peu plus d'un mètre de haut. Les gens moins aisés pouvaient toujours s'offrir une céramique Lurçat, exécutée en série à Perpignan. La Galerie des Gobelins en montre toute une série, à vrai dire assez décourageante.

Le creux de la vague

Lurçat se retrouve aujourd'hui au creux de la vague et nul ne parle plus de son brillant alter ego Jean Picart le Doux (1902-1982). La présentations actuelle vise à une réhabilitation. Tout est fait pour cela par les commissaires Christiane Naffah-Bayle et Xavier Hermel. Ce sont les pièces les plus spectaculaires qui ornent les murs des deux étages, accompagnées de quelques meubles, en sus des tableaux et des céramiques. Certaines tentures séduisent, même si elles illustrent un goût daté qui allait disparaître à la fin de années 1960. Il y a cependant un effet multiplicateur néfaste. L'homme se révèle assez répétitif. Il y a un moment, vers 1955, où Lurçat commence à faire du Lurçat. Ne dit-on pas qu'il a donné, dans sa carrière, près d'un millier de cartons de tapisserie? Certains étaient tissés des années après. D'autres jamais. C'est ce qu'on appelle de la surproduction.

Pratique

«Au seul bruit du soleil, Jean Lurçat», Galerie des Gobelins, 42, avenue des Gobelins, Paris, jusqu'au 18 septembre. Tél. 00331 44 08 53 49, site www.mobiliernational.culture.gouv.fr Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.

Photo (Mobilier National): L'une des tentures de Jean Lurçat, pour une fois sans soleil.

Prochaine chronique le 22 mai. Petit bilan après trois ans de (sur)production. J'ai commencé le 22 mai 2013. 

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