Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/ Le Ministère de la Marine, Jean Nouvel et la démagogie pure

Je n'y étais pas, mais je connais les lieux. J'ai eu l'occasion, il y a plusieurs années, de visiter le bâtiment quand il servait de ministère à la Marine. Derrière la façade d'Ange-Jacques Gabriel (1698-1782) se cachaient de beaux restes, en piètre état. Le visiteur sentait encore que ce bâtiment, plongeant sur la place de la Concorde, fut à l'origine le Garde-Meuble royal. Il avait en effet été construit dans ce but, de 1757 à 1774. Les travaux allaient aux rythme permis par les finances de Louis XV, dont les caisses ressemblaient aux tonneaux des Danaïdes. Toujours vides! 

Le samedi 2 et le dimanche 3 janvier, des «journées portes ouvertes», organisées de manière impromptues par le Centre des Monuments nationaux (CMN), permettaient au public parisien de juger ces intérieurs. Le bâtiment va fermer pour restaurations, au moment même où les travaux de l'Hôtel Crillon, à l'autre bout de la place, vont vers leur (heureux?) dénouement. L'affaire du Ministère de la Marine se termine, elle, au mieux. Le CMN en devient le nouveau gestionnaire. L'endroit devrait ouvrir au public en 2017 (comptez 2018 ou 2019). Quatre mille mètres carrés seront alors visitables, une surface deux fois supérieure se retrouvant louée à des entreprises. Un passage sera ouvert entre la rue Royale et la rue Saint-Florentin. Il abritera comme il se doit des boutiques (encore des boutiques de luxe!), trois restaurants et, étrangement, une librairie.

Hôtel cinq étoiles ou annexe du Louvre? 

Avant d'en arriver à cette solution, tout a été proposé pour l'ancien ministère. Il a failli devenir un hôtel. Cinq étoiles, bien sûr. Tout le monde sait que les touristes ne fréquent que des palaces (1). Puis est venue l'idée d'y installer des bureaux de la Cour des Comptes. On a ensuite pensé au Louvre. Il aurait fait tourner là des collections du Mobilier National, de Sèvres ou des Arts décoratifs, qui ont pourtant déjà tous un musée. Le Louvre s'est défilé. Le site a alors passé au CMN. Une institution bien rodée. Ne gère-t-elle pas 99 autres lieux prestigieux de France? «Happy End», comme je vous l'ai déjà dit, «Happy End». 

Si je vous raconte ça, c'est parce qu'il y a eu, au milieu de ces péripéties, un projet Jean Nouvel faisant étrangement penser à celui que le maître a conçu à la fin des années 1990 pour le Musée d'art et d'histoire de Genève (MAH). Le fameux plan, réactivé en 2007 et qui va se retrouver soumis, rabiboché, à une votation populaire municipale le 28 février. Le grand homme voulait créer à la Concorde un quartier populaire, mais chic. Il s'agissait pour lui d'améliorer l'ouvrage de l'architecte du château de Compiègne et du Petit Trianon. Il allait «enrichir» le bâtiment, tout en lui conservant sa substance. L'habituel discours. Comme aurait dit Alain Resnais, «on connaît la chanson».

Un discours bien connu

Il n'est tout de même pas inutile d'en rappeler les paroles. «L'architecture du XVIIIe siècle resterait parfaitement lisible.» Elle se retrouverait «améliorée, tout en conservant ses qualités patrimoniales». Les modifications, car il y en aurait eu tout de même, viseraient à «témoigner d'un nouvel art de vivre, de nouvelles sensations, qui sont celles qui nous font plaisir aujourd'hui». «Il faut continuer de créer, dans un acte de continuité urbaine. C'est une occasion de relire et de reconnecter ce bâtiment à l'histoire.» Bref, Jean Nouvel accomplirait là «un acte civil et un acte totalement généreux». 

Cet effarant verbiage, dont l'apparent brillant cache mal la sottise, aurait de quoi faire rire s'il ne rejoignait pas la pensée d'Anne Hidalgo, maire de Paris. Elle aussi veut tout réanimer, comme si sa ville se trouvait dans le coma. Ses opérations, aux résultats désastreux, visent en réalité, à déposséder les gens de leur environnement. Il lui faut une place de la République vide (ça, c'est déjà fait), une gare du Nord sous cloche de verre avec plein de boutiques de luxe partout, une Tour Triangle manifestant la vitalité et la santé de Paris face à Londres, et l'en passe. Loin d'être un cas isolé en France, Jean Nouvel se situe ainsi dans le «trend».

Une prétention certaine

Il lui faut aussi empocher des contrats. On sait que l'architecte entretient un bureau à sa démesure. Un bureau qui connaît parfois, à l'instar des avions, quelques trous d'air. Nouvel jette donc de la poudre aux yeux. Cela lui devient difficile. D'abord, il prend de l'âge. A 70 ans, il tient déjà du vieux monsieur quand il ne bombe pas le torse devant la presse. Le constructeur traîne ensuite assez de casseroles pour composer une batterie de cuisine. Quand il n'y a pas de dépassement de budget phénoménal, comme à la Philharmonie parisienne (toujours à l'état de chantier bringuebalant), il se profile les nécessaires services après vente. Un architecte français assure ainsi avoir une rente viagère avec tout ce qu'il doit faire, et refaire, à l'Opéra de Lyon. Si l'Institut du Monde arabe semble avoir été abandonné à son sort, Lucerne est déjà entré en travaux. J'arrête ici. 

Mais ce qui me frappe le plus, c'est quand même la prétention du personnage. A part les Herzog & DeMeuron, je ne connais pas de plus grosse tête architecturale. Quand on écoute Renzo Piano, Norman Foster (qui vit par ailleurs dans un château XVIIIe du canton de Vaud, Vincy), Richard Rogers ou Frank Gehry, on ne retrouve pas cette logorrhée jetée à la tête des gens. Ce style à la fois promotionnel et péremptoire. Car il faut bien l'admettre. Un monument bien fait ne s'améliore pas, même en prenant «d'infinies précautions, avec infiniment de doigté et infiniment de connaissances des techniques d’aujourd’hui.» Tout cela, c'est du vent. Mais, après tout, pour le futur Musée d'art et d'histoire genevois, Jean Nouvel n'essaie-t-il pas de faire croire, avec ses planchers, que le béton peut devenir transparent? 

(1) Le projet avait été émis par un gros investisseur, Alexandre Allard, alors que l'Etat entendait vendre quelques bijoux de famille après les crises de 2008 (les subprimes) et de 2010 (la dette des Etats européens). Il était alors associé, sur le plan des idées, à Jean Nouvel et à l'ex-ministre de la Culture Renaud Donnadieu de Vabres. 

Photo (Amis du Ministère de la Marine): Un des salons, qui seront ouverts au public après travaux de restauration. 

Prochaine chronique le mardi 12 janvier. Petite visite au Louvre de Lens.

 

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