Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le MAD présente tout Gio Ponti, architecte et designer milanais

Crédits: DR/MAD, Paris 2018

Il a dessiné des chaises, des gratte-ciel, des fourchettes, une cathédrale, des vases et des villas aussi bien que théières. Gio Ponti (1891-1979) a également dirigé des revues d'architecture et écrit des centaines d'articles pour le «Corriere della Sera» entre 1930 et 1963. L'homme a enfin peint. Un peu. Il manquait tout de même de temps. Notez qu'ont lui doit tout de même, pendant la guerre, des fresques à l'Université de Padoue. Un de ses plus gros chantiers. 

Devenu le MAD pour faire moderne et rentrer dans l'air du temps, le Musée des arts décoratifs de Paris consacre à cette figure essentielle de l'Italie du XXe siècle une énorme exposition. Si le titre se vante un peu en promettant «Tutto Ponti», il y a tout de même dans la nef centrale et les petites salles attenantes quelque chose comme 500 objets. C'est moins que naguère pour Piero Fornasetti (1913-1988). Un designer avec lequel Ponti a occasionnellement collaboré. Il y avait là près de 1000 choses au MAD. J'en profite pour dire que les deux créateurs se situent aux antipodes. Si Fornasetti reste un tenant de la ligne droite, produisant pendant un demi-siècle toujours le même genre de pièces un peu baroques et très décoratives, Ponti a mené une carrière tout en courbes Rien de commun, ou presque, entre le débutant des années 1920 et le patriarche de 1970.

Le premier gratte-ciel italien

Ponti est Milanais. Dans un pays aussi divisé que l'Italie, surtout à l'époque, la chose garde son importance. Depuis la fin du XIXe siècle, la ville incarne la modernité face à Rome, à Florence ou à Venise. La cité sera aussi l'une des plus bombardées en 1943-45 à cause de sa capacité industrielle. Il s'agira donc de la reconstruire. La chose ne s'est pas toujours réalisée comme elle aurait dû, ainsi que l’explique un Ponti âgé dans un petit film présenté au MAD. Trop de parlottes, alors qu'il eut fallu agir. Elle aura pourtant permis à l'architecte que l'homme reste avant tout, de réaliser entre 1956 et 1960 la Tour Pirelli en collaboration avec Pier Luigi Nervi. Le premier vrai gratte-ciel italien. L'incarnation du «boom» économique que connaît alors le pays. 

Mais avant cette prouesse, qui se verra suivie de réalisations importantes comme la cathédrale de Tarente, une villa de super-luxe à Caracas, un musée à Denver ou des grands magasins à Hongkong (il faut savoir varier les plaisirs), Ponti aura incarné le design italien. Un art de produire pour le quotidien sans rapport avec ce qui pouvait se faire au même moment en France, aux Etats-Unis ou en Scandinavie. Comme je vous le dis souvent, l'Italie a échappé à l'Art Déco. Elle a en quelque sorte bénéficié de l'ambition mussolinienne de se vouloir moderne. Le Musée d'Orsay, à Paris, a ainsi pu proposer en 2015 une exposition intitulée «Dolce vita?». Le public (qui n'a hélas pas suivi) a pu découvrir ceux qui se sont fait un nom avant 1940 et poursuivront ensuite sur leur lancée. Je citerai juste Carlo Scarpa ou Tomaso Buzzi, eux aussi architectes à la base. Ponti, Scarpa et Buzzi ont ainsi tous trois dessinés des verres autour de 1930 pour Venini. Les créations verrières du premier se retrouvent d'ailleurs aujourd'hui au MAD.

Stupéfiantes céramiques 

C'est cependant pour le Français Christofle ou le Florentin Richard-Ginori que Ponti a le plus œuvré avant guerre, entre un chantier de construction et un projet pour le théâtre. L'exposition peut ainsi commencer sur la gauche de la nef par quelques-uns des 200 modèles ornés de plusieurs des 350 décors imaginés pour Ginori. Des céramiques superbes, dans un goût néo-classique revisité. Des pièces hors de prix sur le marché de l'art actuel. Ponti a en effet commencé par le luxe, avant de proposer des créations plus démocratiques, puis presque populaires. Avant 1945, il conçoit et décore ainsi des maisons. Le moindre élément sort de sa planche à dessin. Une œuvre d'art totale, dans la lointaine lignée de William Kent et des frères Adam, qui ont inventé le concept dans l'Angleterre du XVIIIe siècle. Les dernières résidences de cette série seront réalisées sous les premières bombes en 1943. 

L'après-guerre voit Ponti se rapprocher des courants internationaux. Avec davantage de fantaisie, sans doute. Son design ne possède jamais le côté un peu puritain des Américains ou des Danois. Il y a davantage de couleurs. Des dessins légers. Des audaces de conception. Notons qu'à ce moment Ponti est redevenu le responsable de la revue «Domus», qu'il avait créée en 1928 et abandonnée en 1940. Une manière d'asseoir son influence et son autorité, même si le Milanais n'a pas le côté sec et cassant du Corbusier. C'est aussi le moment où Ponti accède aux énormes entreprises qui lui étaient fermées sous le fascisme, où il restait plutôt villa et immeuble de haut standing. Montée notamment par Salvatore Licitra (directeur des archives Ponti) et Chiara Spangaro, l'exposition peut du coup rappeler que Ponti a mené à bien 100 édifices dans treize pays, «la moitié se situant à Milan.»

Six reconstitutions

Les années 70 montrent un dernier Ponti, qui personnellement me séduit peu. C'est le moment où l'homme, entre ses dernières constructions majeures, participe à ce qui devient le design international. Un produit industriel de grande diffusion qui succède aux créations plus artisanales des années 1950 ou aux pièces uniques d'avant-guerre. Il y a là un louable but social bien sûr, mais au prix d'une simplification allant jusqu'à la vulgarisation. Tout finit par avoir l'air en plastique. L’œuvre durable est devenue un bien de consommation. 

Le visiteur termine son parcours avec six partielles reconstitutions. Elles illustrent la carrière des débuts à la fin, avec un certain nombre d'objets réels placés dans un environnent suggéré par la photo. Le meilleur en est la restitution de l'Université de Padoue (1934-1942), qui reste sans doute l'ensemble le plus coloré de Ponti avec ses fresques et ses meubles de bois (1). La villa de Caracas (1300 mètres carrés), née dans les années 1950 des bénéfices du pétrole, n'est pas mal non plus dans un style très différent. Il existe bien plusieurs Ponti. Le public n'a alors plus qu'à ressortir par la dentelle de stuc imaginée par un Jean-Pierre Wilmotte redevenu décorateur pour l'occasion (2). Cet écran s'inspire de la façade de la cathédrale de Tarente. Il sert ici à fermer l'écrin. Il y a des bijoux dans l'exposition, jamais surchargée et toujours au service de l’œuvre. 

(1) Ponti a conçu deux bâtiment pour Padoue. L'un est une construction ex nihilo, avec des peintures de Massimo Campigli et des sculptures d'Arturo Martini. L'autre, ici présent, consiste en une restructuration du Palazzo del Bo.
(2) L'architecte d'intérieur Wilmotte m’a toujours paru supérieur à l'architecte tout court Wilmotte.

Pratique

«Tutto Ponti, Gio Ponti archi-designer», MAD (ex-Musée des arts décoratifs), 107, rue de Rivoli, Paris, jusqu'au 10 février 2019. Tél. 00331 44 55 57 50, site www.madparis.fr Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.

Photo (DR/MAD, PAris 2018): Fragment d'une image montrant la famille Ponti dans les années 1950 dans un décor imaginé par l'architecte.

Prochaine chronique le mardi 30 octobre. Gravure suisse au Cabinet des arts graphiques genevois.

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