Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Luxembourg se penche sur la jeunesse complexe du Tintoret

Crédits: Musée du Luxembourg, Paris 2018

C'est son année. Enfin, peut-être. Alors que Jacopo Robusti, dit le Tintoret, a toujours été considéré comme étant né le 29 avril 1518, d'aucuns avancent maintenant la date de 1519. Si l'acte de décès en 1594 a bien été retrouvé dans les kilométriques archives de Venise, celui de sa naissance ou de baptême n'aurait donc pas refait surface. En 1594, l'homme a 75 ans. Point final. Un flou artistique fâcheux, alors que l'Europe entière célèbre les 500 ans de sa venue au monde. L'actuelle exposition du Musée du Luxembourg à Paris, qui vient de Cologne, se verra en effet suivie à l'automne des célébrations dans sa ville natale. Toujours en travaux (1), l'Accademia lui consacrera une grande rétrospective en tandem avec le Palais des Doges. Il faut dire que l'immense «Paradis» de 1588, qui orne ce dernier édifice, semble difficile à déplacer. Vingt-quatre mètres cinquante de large... 

Si Venise se penchera surtout sur la fin de la carrière du Tintoret, dont l’œuvre conservée est gigantesque (2), Cologne et Paris ont voulu débrouiller les débuts, à vrai dire complexes. Jacopo Robusti est un précoce. Il a moins de vingt ans quand il signe ses premières toiles. Ce fils de teinturier est originaire de la ville même, ce qui ne s'était pas vu depuis Giovanni Bellini, mort en 1516. La plupart des grands artistes actifs sur la Lagune viennent de l'extérieur. C'est le cas de son aîné et ennemi Le Titien, descendu des montagnes de Vénétie. C'est celui de son concurrent, le plus aimable Paolo Calliari. Son surnom «le Véronèse» indique bien qu'il arrive de Vérone. Andrea Schiavone, qui ressemble parfois stylistiquement au Tintoret, comme l'a prouvé une admirable rétrospective proposée fin 2015 au Museo Correr, est originaire de Zara dans l'actuelle Croatie.

Commencer petit 

Robusti appartient par naissance au petit peuple. C'est sans doute ce qui a titillé Jean-Paul Sartre, qui lui a consacré un essai inachevé, «Le séquestré de Venise». Ce n'est pas vraiment un handicap. Si la République se veut patricienne, le peuple y possède bien plus d'avantages qu'ailleurs. Une certaine ascension sociale reste possible, surtout par l'argent. Nous sommes au XVIe siècle dans la ville la plus commerciale du monde. La plus fastueuse aussi, du moins en Occident, avec ce que cela suppose de commandes. Autant dire qu'un peintre peut y faire sa place, voire fortune, à condition de montrer du caractère. A partir d'une certaine notoriété, Titien fait alors barrage, se conduisant au besoin comme un salaud. Il a cassé Lorenzo Lotto. Il s'est attaqué à Paris Bordon. Totalement dénué de scrupules, Jacopo ne se laissera pas faire.

Il commence avec de petits tableaux, comme le public peut le voir au Luxembourg dans cette manifestation orchestrée par l'Allemand Roland Krischel. Il existe un large marché pour ça. Il y a celui des églises mineures et surtout des particuliers. Enchâssés dans des meubles ou des boiseries, certains panneaux peints frôlent la décoration. C'est du vite fait. Du brouillon. Du spectaculaire. Il s'agit de produire un effet. C'est aussi une bonne école pour le Tintoret, qui exécutera plu tard ses immenses toiles avec de larges coups de pinceau. Nous sommes dans le domaine du «fa presto», comme un siècle plus tard le Napolitain avec Luca Giordano. Le tableautin peut aussi amener les acheteurs à voir plus grand. Le public peut voir à Paris deux compositions déjà spectaculaires exécutées pour la famille Pisani.

Un effet de scandale 

Cette rapidité et cette furie pouvaient bien sûr scandaliser. Pour le peintre, architecte et historien Giorgio Vasari, il s'agit d'un crime contre le dessin. Le Toscan jugeait l'artiste «fantasque et extravagant», tout en se laissant finalement séduire par l'homme, qu'il disait par ailleurs excellent musicien. Tintoret (les Vénitiens ont toujours aimé donner des surnoms) avait par ailleurs assimilé le maniérisme et Michel-Ange, l'ami de Vasari. L'Arétin (Vasari était d'Arezzo) tolérera du coup jusqu'au Greco, le futur disciple de Jacopo. Si Tintoret portraitiste n'apparaît pas toujours inspiré, loin de là, le décorateur religieux créait inévitablement des chocs. Mais ceci reste à venir au Luxembourg, qui s'arrête vers 1555, même si des compositions comme «Le Péché originel», «Le Christ et la femme adultère» ou surtout «Saint Georges, la princesse et saint Louis» se révèlent déjà éblouissantes. 

Comme le récent Rubens portraitiste princier, il s'agit cependant d'une exposition scientifique. Le commissaire débrouille les rapports du Tintoret avec le théâtre, alors florissant à Venise. Il étudie les rapports avec l'architecture renaissante, notamment celle de Sebastiano Serlio. Il démêle enfin de délicates questions d'atelier. Il est bien clair que les milliers de mètres carrés donnés au Tintoret ne sont pas de sa seule main, même véloce. Il utilisera ainsi plus tard ses enfants, dont le très doué Domenico et sa fille Marietta, morte dès 1590.

L'affaire Garlizzi 

La grande question, puisque nous sortons cette fois de sa famille, est celle de Giovanni Garlizzi. Pour le grand public, il s'agit d'un inconnu. En 1995, alors que le monde célébrait encore les 400 ans de la mort du Tintoret, l'Américain Robert Echols avait pourtant sorti un nom de son chapeau. Giovanni Garlizzi, dont on connaît une toile signée et datée de 1547 (elle figure à Paris), aurait exécuté beaucoup de Tintoret de jeunesse. Les deux hommes se seraient associés vers 1544. Le tandem aurait roulé jusqu'en 1554. Mais comment savoir quoi a fait quoi, la chose devant rester cachée à l'époque où Tintoret prenait un essor allant le mener jusqu'au Palais des Doges? Il s'agit dans tous les cas d'une bonne peinture vénitienne dans le goût des années 1550. En histoire de l'art, il existe toujours des nébuleuses.

(1) Cela dure depuis vingt-cinq ans. Le rez-de-chaussée nouveau a cependant ouvert en 2015.
(2) Il suffit de penser au cycle de la Scuola San Rocco ou aux toiles de la Madonna dell'Orto.

Pratique

«Tintoret, Naissance d'un génie», Musée du Luxembourg, 19, rue de Vaugirard, Paris, jusqu'au 1er juillet. Tél. 00331 40 13 62 00, site www.museeduluxembourg.fr Ouvert du lundi au jeudi de 10h3' à 18h, les vendredis, samedis et dimanches jusqu'à 19h.

N.B. Je rappelle que depuis aujourd'hui il faudra faire attention en allant à Paris en train voir une exposition. Je suppose que vous savez qu'il y a des grèves. Contraitrement aux nobles de 1789, les cheminots refusent leur nuit du 4 août. Celle qui abolirait leurs privilèges.

Photo (Musée du Luxembourg, Paris 2018): "Le Christ parmi les docteurs". Venise se retrouve sous l'influence du maniérisme.

Prochaine chronique le mercredi 4 avril. "Ligne de mire" au Mudac de Lausanne. Armes et design.

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