Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Luxembourg montre "Fragonard amoureux". Une réussite

Il revient en soliste au Luxembourg avant de se fondre dans l'orchestre au Louvre de Lens. Le monde n'en est pas à une contradiction près. Fragonard et l'art rococo du XVIIIe siècle passent pour le comble du démodé. Ils n'en finissent pas de faire l'affiche. «Frago» était à l'honneur à Jacquemart-André en 2008, puis à Karlsruhe en 2013-2014. La fête galante, elle, faisait l'objet d'une rétrospective en 2014 à Jacquemart-André, avant de se retrouver le 5 décembre 2015 à Lens. Ce sera «Dansez, embrassez qui vous voudrez», comme si l'ex-Nord minier se prêtait aux embrassades! 

Le Luxembourg montre donc depuis quelques jours «Fragonard amoureux». Un fil rouge comme un autre au travers d'un œuvre se modifiant sensiblement entre 1760 et 1790, puisqu'il semble aujourd'hui admis que l'artiste pose ensuite ses pinceaux jusqu'à sa mort en 1806. Sous l'Empire, il y a bien un Fragonard célèbre. Mais il s'agit de son fils prodige Evariste, né en 1780, qui produisait déjà des allégories révolutionnaires en 1794. Un peintre plus qu'honorable, qui mériterait bien un jour l'hommage qui célèbre non pas son nom, mais son prénom.

Les prêts du Louvre 

Guillaume Faroult, du Louvre, a joué ici les commissaires. Normal! Un temps confié à Marc Restellini, qui a fondé depuis la Pinacothèque de Paris, l'endroit est aujourd'hui géré par la Réunion des Musées Nationaux (RMN), dont le Louvre fit partie avant de devenir un établissement autonome. Le Luxembourg a du coup acquis la crédibilité qui lui manquait jusque-là. Il a aussi reçu la possibilité de puiser dans les collections d'Etat. La chose s'imposait pour Fragonard, si bien représenté au Louvre. Le musée a notamment acquis par dation, il y a quelques années, le merveilleux «Renaud entre dans la forêt enchantée», que les Weil-Picard ne prêtaient jamais.

Faroult a dû opérer des choix. Certains emprunts se révélaient par ailleurs impossibles, comme «Les hasards heureux de l'escarpolette». La Wallace Collection reste aussi verrouillée qu'un coffre-fort. Il n'y a donc aux murs ni «Le baiser à la dérobée» de l'Ermitage, ni «La gimblette» de Munich, ni «Dans le blés», qui vient de passer en vente publique (1) à Londres. Peu importe finalement! Tout d'abord, les cimaises du Luxembourg ne sont pas en latex. Impossible de les distendre. Ensuite, le commissaire a choisi de montrer quelques gravures d'après l'artiste, afin d'en illustrer l'étonnante diffusion dans le public. Ce dernier en prenait ainsi connaissance. Je rappelle que l'artiste n'a presque jamais participé au Salon.

Changements de goût et de société

Chronologique, le parcours montre aussi bien le changement du goût que celui des mœurs. Arrivé de Grasse, Fragonard a passé vers 1750 par l'atelier de François Boucher, qu'il a commencé par imiter. Les temps sont alors au libertinage et au badinage. Avec ce bien-pensant de Rousseau, les idées se modifient. On se veut sentimental et familial. S'il était bon de considérer que le viol ne faisait pas partie des choses normales, l'évolution devait mener à un moralisme un peu inquiétant. Il n'y a qu'à penser à l'usage que la Révolution fera du mot «vertu». 

Ce lent passage n'est pas que thématique. La fougue de celui que les frères Goncourt, vers 1860, baptiseront «le divin Frago» cesse par se voir traduite en généreux coups de pinceau, ou de lavis sur le papier. Le métier se fige. Il s'assagit. Sous l'influence du goût nouveau comme de sa jeune belle-sœur Marguerite Gérard, elle-même peintre, Fragonard va donner des toiles au faire un peu porcelaineux. L'enfance ou l'amour sincère en seront les sujets un peu convenus. Nous avons passé du monde aristocratique à l'univers bourgeois.

Un goût américain

Les œuvres retenues par Guillaume Faroult se révèlent presque toutes de premier ordre. Le prestige du Louvre (et un confortable budget) lui ont permis de beaucoup emprunter aux Etats-Unis, où Fragonard a toujours été apprécié des grands collectionneurs. Jeff Koons, qui a envoyé «La jeune fille aux petits chiens» (qu'elle semble allaiter), succède aux Frick et aux Kress. Le conservateur a aussi eu la bonne idée d'inclure quelques œuvres en regard. Il y a donc deux Boucher au début, un beau tableau de l'inconnu Auguste Bernard d'Agesci ou un petit ovale (2) de Pater frisant la pornographie. 

Une assez large place se voit enfin réservée aux gouaches de Pierre-Antoine Baudoin, avec qui Fragonard (par ailleurs bon mari et bon père de famille) était lié. Mort jeune en 1769, Baudoin était le gendre de Boucher. Il produisait pour des amateurs libertins des pièces encore plus intimes que celles de son ami, dont les tableaux les plus audacieux ne figuraient pas non plus dans les salons. Il y a beaucoup de licence, mais aussi du talent, chez Baudoin. Or il est demeure bien clair que, vu l'obscurité de son nom, il ne fera jamais l'objet d'une exposition individuelle. 

(1) Ce ravissant tableau érotique est resté invendu chez Christie's le 9 juillet.
(2) Jugé par Diderot comme gracieux, l'ovale a été beaucoup utilisé par Fragonard, qui soulignait ainsi la sensualité de ses compositions.

Pratique 

«Fragonard amoureux», Musée du Luxembourg, 19, rue de Vaugirard à Paris, jusqu'au 24 janvier 2026. Tél. 00331 40 13 62 00, site www.museeduluxembourg.fr Ouvert tous les jours de 10h à 19h. L'exposition du Louvre de Lens se déroulera du 5 décembre au 29 février, puisque 2016 est une année bissextile. Photo (DR): Un fragment de «La jeune fille aux petits chiens», prêtée par Jeff Koons. 

Prochaine chronique le mardi 22 septembre. Le Kunsthaus de Zurich montre la peinture hollandaise d'un privé en regard de ses collections propres. Délicieux amalgame.

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