Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Luxembourg honore Mucha, le roi de l'Art Nouveau

Crédits: DR/Musée du Luxembourg, Paris, 2018

Il a été l'une des grandes redécouvertes des années 1970, quand la culture psychédélique (c'est loin, tout ça...) s'était inventé une filiation avec l'Art Nouveau. Voué aux gémonies depuis les années 1920, en grande partie détruit dans les décennies suivantes (1), ce grand moment de la ligne courbe et du décor floral a alors connu une vogue inouïe. Un verrier comme Emile Gallé se retrouvait au pinacle. Tout le monde aimait Alphonse Mucha (1860-1939). Et puis, comme à l'époque, cet art trop typé a lassé. Dès les années 1980, les amateurs n'ont plus eu d'yeux que pour l'Art Déco, en attendant les «revivals» du 1950, puis du 1970. Le goût tourne ainsi en boucle. 

Aujourd'hui, Mucha revient en partie grâce aux efforts du Mucha Trust, créé en 1992 par la belle-fille du peintre Geraldine et son petit-fils John. Les Français ont pu découvrir en 2009 une énorme rétrospective au Musée Fabre de Montpellier. Son directeur Michel Hilaire avait alors déplacé d'énormes toiles comme des bijoux inspirés par le maître. L'actuelle exposition du Musée du Luxembourg a Paris reste forcément plus modeste. Le bâtiment tiendrait de la bonbonnière s'il avait quelque chose de plus appétissant. Cette triste annexe du palais voulu au XVIIe siècle par Marie de Médicis n'offre que des espaces réduits, même si les scénographes (Atelier Maciej Fiszer) ont tenté de les utiliser au mieux.

Avec Sarah Bernhardt 

De nos jours encore, Mucha reste connu comme affichiste. Il faut dire que la publicité lui a servi de gagne-pain. Né en Moravie, il était par conséquent sujet de l'empereur d'Autriche. Mais, comme chacun sait, de nombreux mouvements nationalistes, voire indépendantistes, secouaient cette monarchie multi-ethnique. Notre homme avait la fibre patriote. Il pourra prouver après 1909. Mais là, j'anticipe un peu. Le débutant a d'abord passé par Vienne dès 1879, après avoir été refusé par l'Académie des beaux-arts de Prague. Il a trouvé son premier mécène quatre ans plus tard en la personne du comte Eduard Khuen-Belasi, qui le soutiendra six ans. Depuis 1887, Mucha vit à Paris, où il devient illustrateur. L'époque s'y prête. Il se développe alors une incroyable demande d'images. 

L'exposition montée par la Japonaise Tomoko Sato, directrice de la fondation Mucha de Prague, s'attarde sur les rapports de Mucha avec Gauguin. On a de la peine à le croire. Les deux hommes ont pourtant partagé un atelier après le retour de Polynésie du Français en 1892. Des photos en témoignent. Mais cela tient un peu de l'anecdote. Tout commence en effet pour Mucha fin 1894. Sarah Bernhardt a besoin d'une affiche pour son nouveau spectacle, «Gismonda». La diva n'a personne sous la main. Mucha lui propose un modèle, qui ravit celle qui règne non seulement sur le théâtre, mais sur le style moderne. Elle le prend sous contrat. C'est le début d'une carrière éblouissante. Tout le monde veut du Mucha. Il décore aussi bien de boîtes de biscuits que des lance-parfums ou du velours d'ameublement.

Une virtuosité étourdissante 

«La mode, c'est ce qui se démode», disait Coco Chanel. Mucha et l'Art Nouveau vont très vite lasser par répétition et vulgarisation. Il faut dire que les publicités du maître se ressemblent, avec la même femme ou sa sœur jumelle aux cheveux ébouriffés vantant indifféremment une destination de voyage, une liqueur ou du papier à cigarettes. Comme Jules Chéret avant lui, le Morave n'en finit pas de se répéter, même si c'est avec une virtuosité éblouissante. Il y a ici une extraordinaire maîtrise du trait, liée à un parfait sens de la composition. Le métier de Mucha nous étonne encore. Curieusement, dans un autre genre, il ne se voit seulement dépassé par celui d'un autre Tchèque, Frantisek Kupka (1871-1957), qui vient de faire l'objet d'une rétrospective au Grand Palais. Kupka a lui aussi débuté comme illustrateur.

En 1910, Mucha retourne à Prague. Il a auparavant beaucoup tourné aux Etats-Unis. Ces séjours outre-Atlantique lui ont permis de rencontrer son nouveau protecteur Charles Richard Crane, qui mourra comme lui en 1939. Crane a accepté de subventionner le grand projet du Morave. Il s'agit de «L'Epopée tchèque». Elle doit raconter toute l'histoire du pays depuis ses lointaine origines. Enfin terminé après la création d'un pays neuf, la Tchécoslovaquie en 1919, le cycle se verra offert à la Ville de Prague en 1928 par Mucha et Crane. Impossible de l'évoquer au Luxembourg, si ce n'est par un film. L'ensemble n'en impressionne pas moins, même s'il se situe aux antipodes des avant-gardes d'alors. Il fallait de l'énergie pour créer un ensemble aussi énorme et surchargé de personnages. L'auteur avait en plus besoin de se faire prendre au sérieux. Aux yeux du public, il est plus facile de passer de la grande peinture aux arts décoratifs que le contraire.

Flambeau familial

Mucha meurt donc en 1939, peu après l'invasion allemande. Les nazis l'ont arrêté, puis relâché. Seuls les gens d'un certain âge savent encore à ce moment en France son nom. Après 1945, les communistes ne feront rien pour réhabiliter ce nationaliste. Le temps est aux internationales. C'est la famille Mucha qui maintiendra haut le flambeau, en conservant l'atelier. Puis elle créera à la mort de son fils Jiri le Mucha Trust. Ce dernier fournit aujourd'hui l'exposition clef en mains. La chose gêne aux entournures. Un musée d'Etat, proche du Louvre et d'Orsay, peut-il ainsi se reposer sur un privé, alors même qu'il n'organise que deux expositions par an? N'aurait-il pas dû élargir la représentation de Mucha avec des pièces provenant d'autres collections et institutions? Fallait-il enfin que Paris fasse moins bien que Montpellier? 

(1) Ministre de la culture, Malraux détestait l'Art Nouveau. Il a ainsi laissé démolir des chefs-d’œuvre d'Hector Guimard comme le Castel Henriette ou la station de métro de la Bastille.

Pratique

«Alphonse Mucha», Musée du Luxembourg, 19, rue de Vaugirard, Paris, jusqu'au 27 janvier 2019. Tél. 00331 40 13 62 00, site www.museeduluxembourg.fr Ouvert tous les jours de 10h30 à 19h, le vendredi jusqu'à 22h.

Photo (DR/Musée du Luxembourg, Paris 2018): L'une des dames de Mucha. version brune.

Prochaine chronique le lundi 15 octobre. Christa se retrouve à Carouge.

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