Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Louvre rend hommage au comte Tessin, le Suédois francophile

Crédits: Nationalmuseum Stockholm

Le Louvre, on le sait, vit son année XVIIIe siècle. Une époque en passe de revenir en grâce, du moins sur le plan intellectuel. Le musée a donc présenté le peintre Hubert Robert ce printemps. Il montre en ce moment le sculpteur Edme Bouchardon. Manquait dans cette évocation du monde artistique parisien de l'époque le collectionneur. La lacune est réparée. Depuis quelques semaines, les anciennes salles de l'histoire du Louvre rendent hommage à Carl Gustav Tessin (j'ignore si le nom de prononce à la Française ou «tessine», je penche pour la seconde option), qui fut à trois reprises «Un Suédois à Paris». 

Carl Gustav, comte Tessin, semblait bien parti dans la vie. Il était le fils et le petits fils d'architectes célèbres, du moins dans son pays. Il en hérita quelques très beaux objets, aujourd'hui présents au Louvre. Je citerai un cheval de bronze de Giambologna, un grand Neptune de l'atelier de ce même sculpteur du XVIe siècle et une magnifique tête romaine en marbre montrant Commode, l'empereur qui l'était si peu. Un bon début de collection.

Trois voyages en France

Le jeune comte vint pour la première fois à Paris de 1714 à 1716, alors que Louis XIV se mourait, puis que la Régence jetait tous ses principes (plus le reste) par dessus les moulins. Le jeune étranger avait 19 ans en 1714. Il restait désargenté. Il fit un peu la bombe et repartit à Stockholm avec ses premiers achats personnels. Du contemporain. De l'avant-garde, même. Il y avait notamment là les contre-épreuves (1) d'un certain Antoine Watteau, promis à un brillant avenir. Le second voyage restera plus bref. Tessin revint humer l'air de Paris de 1728 à 1729. 

Marié à une Sparre, ce qui le faisait monter d'un échelon dans l'ordre social, Carl Gustav accomplit son troisième séjour de 1739 à 1742. Il occupait alors un poste d'ambassadeur, mais sans en avoir le titre. Il s'agissait pour lui de sonder la cour de Versailles. La Suède des Vasa (2) se sentait menacée par la Russie. Quelle position adopterait la France en cas de conflit? Cette grave question laissait beaucoup de loisirs. Tessin les occupa en jouant au collectionneur et un mécène. Aved et Tocqué firent son portrait, le premier en robe de chambre et le second en armure. Peintre des grâces, Jean-Marc Nattier s'occupa de madame qui, en bonne luthérienne, demanda à ne pas être flattée. Il faut dire qu'elle était ravissante. Son effigie est un chef-d’œuvre de naturel. Le chien du couple se vit enfin peint par Oudry, l'homme des chasses de Louis XV. Tout cela peut se voir à Paris, dans un discutable décor de fausses boiseries.

Un acheteur boulimique 

Mais Carl Gustav comptait bien passer à la vitesse supérieure. Recevant les écrivains, ce qui était bien vu depuis l'ouverture du salon de Catherine de Rambouillet un siècle plus tôt, il frayait aussi avec les peintres. La chose paraissait plus audacieuse. Les artistes travaillent de leurs mains, signe d'indignité depuis l'Antiquité. Il devint ainsi l'ami de François Boucher, qui réalisa notamment pour lui un éblouissant «Triomphe de Vénus». Il fit sensation au Salon de 1740, dans son énorme cadre doré. La beauté célèbre dans toute la capitale de Madame Boucher devait sans doute aussi entrer dans ses considérations d'esthète. 

En 1741 se déroula enfin la vente du siècle. La collection Crozat se voyait dispersée. Il y avait notamment là 19 000 dessins, catalogués pour la première fois (par Mariette) selon les critères scientifiques prévalant aujourd'hui. Tessin en acquit goulûment 2057. On comprendra que ses dépenses, alliées à un énorme train de vie, aient mis les finances familiales à mal. Après quelques années passées à la Cour de Stockholm, les Tessin durent presque tout vendre au roi et prince héritier. C'est la base de l'actuel Nationalmuseum, en travaux jusqu'en 2018. Notons qu'ironie du sort l'épouse du prince, la future reine Ulrike, se ruinera elle-même en peintures françaises, contaminée par une sorte de virus.

Aucune signalétique 

Les Tessin purent alors se faire construire un petit château, qui existe toujours, et dont le Louvre propose une évocation. Carl Gustav mourut en 1770. Ses derniers biens (il avait tout de même gardé 700 dessins, des tableaux hollandais, plus un Boucher appartenant actuellement aux Thyssen) se virent peu à peu dispersés. C'est le trou noir, l'inconnue de la collection, alors que tout le reste a été miraculeusement préservé avec ses Chardin et ses Coypel d'une part, les feuilles de Dürer, Rubens, Rembrandt ou Titien de l'autre. Tous ces trésors qu'un musée de Stockholm fermé pour de gos travaux a déversé à Paris, avec à la clé une visite de la reine Silvia.

Il est à souhaiter que cette dernière, si elle a pu revoir une collection admirable, ait passé par-dessus les conditions de présentation. Le Louvre a oublié de jeter un calicot sur sa façade, comme il en a l'habitude. Il a négligé de faire imprimer des affiches. Aucune publicité extérieure, donc. Cerise amère sur le gâteau, le musée enfin renoncé à imaginer un fléchage à travers le bâtiment. Autant dire qu nul ne sait que l'exposition a lieu. Et, comme il n'y a presque aucune presse, les salles restent vides... Le Grand Palais avait fait mieux en 1994 lors du spectaculaire «Le soleil et l'étoile du Nord», qui évoquait déjà les rapports entre la France et la Suède au XVIIIe siècle.

(1) On obtient la contre-épreuve d'un dessin en le mouillant, en le mettant sur une feuille de papier vierge, puis en passant le tout dans une presse. La contre-épreuve est donc à l'envers.
(2) Les Vasa sont la dynastie suédoise sur le trône jusqu'au début du XIXe siècle.

Pratique

«Un Suédois à Paris au XVIIIe siècle, La collection Tessin», Musée du Louvre, Paris, jusqu'au 16 janvier 2017. Tél. 00331 40 20 53 17, www.louvre.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 9h à 18h, les mercredis et vendredis jusqu'à 21h45.

Photo (Nationalmuseum, Musée du Louvre): "Le triomphe de Vénus" de François Boucher, réalisée en 1739. Le tableau n'était plus revenu en France depuis 1742.

Ce texte a paru pour erreur il y a quelques jours non relu. Erreur informatique de plus de ma part. Le virtuel est une monstruosité. Je renvoie donc.

Prochaine chronique le vendredi 2 décembre. Quelles expositions verrez-vous à Paris en 2017? Un choix de quinze propositions.

 

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