Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Louvre rend à Delacroix un hommage étriqué et peu flatteur

Crédits: DR

Cela ne date pas d'hier, mais il s'agit pour moi d'un vrai souvenir. Nous sommes en 1963. Paris célèbre les 100 ans de la disparition d'Eugène Delacroix, né en 1798. Le Louvre, qui conserve beaucoup de ses toiles les plus importantes, lui offre sa grande exposition. Elle se situe dans la Grande Galerie, ce qui se situe dans la logique de l'époque. Tout d'abord, le musée ne dispose pas encore de salles pour les manifestations temporaires. De l'autre, comme il peut sembler logique, la peinture française occupe alors cet espace central du palais, et non des salles un peu subalternes au second étage. On sait que, depuis plusieurs décennies, la Grande Galerie est devenue italienne. Mamma mia... 

J'ai donc vu la rétrospective de 1963. C'était même ma première visite à une grande exposition internationale. J'en garde bien sûr une image confuse, mais elle se reste néanmoins flatteuse. En utilisant aujourd'hui les espaces sous la Pyramide, l'institution prenait en effet un risque. Les salles se révèlent toujours terriblement basses. Elles donnent vite une impression d'étouffement. Ingres, le grand rival de Delacroix, y était entré au chausse-pied en 2006. Il ne s'agit pourtant pas d'un artiste monumental, sa seule fresque ayant été abandonnée après des années de vains efforts. Comment Delacroix allait-il supporter ce confinement, lui qui a enchaîné les grandes toiles, ses décors ne pouvant fatalement se voir évoqués que par des esquisses?

Grandes machines 

Eh bien, sans surprise, mal. Les commissaires Sébastien Allard et Côme Fabre ont dû renoncer aux tartines dépassant un certain métrage. Ils avaient un seul haut mur à disposition. Il se voit occupé par «Les massacres de Schio», tableau d'actualité qui fit sensation au Salon de 1824 (1). Les autres gros morceaux sont restés à l'étage. Le visiteur, qui doit découvrir «in situ» (comme on dit dans les bons livres) le plafond de la Galerie d'Apollon, doit donc poursuivre dans ses salles annexes afin de contempler des pièces essentielles. Peut-on parler de Delacroix sans montrer «La mort de Sardanapale», qui choqua au Salon de 1827 ou «La Prise de Constantinople par les Croisés en 1204» (cinq mètres de haut!) de 1840? Non. Bien sûr, il faut opérer des choix. Tout le monde en convient. Il n'en reste pas moins qu'il s'agit là de manque majeurs si l'on considère une exposition comme un parcours de vie. 

Le problème, avec Delacroix, c'est qu'il se révèle au mieux de sa forme avec les grandes machines. On le voit sous la Pyramide en passant de «La barque de Dante» à «La Liberté guidant le peuple» en passant par «La Grèce expirant sur les ruines de Missolonghi», autre grec des années 1820, qui gardent encore un format raisonnable. Autrement, il faut bien l'admettre même si beaucoup s'y refusent (2). L'homme a constamment surproduit. Il s'est surtout beaucoup répété, reprenant parfois au soir de son existence des thèmes abordés dans sa jeunesse. Les auteurs de l'exposition parlent pudiquement d'un «travail de la mémoire». C'est surtout là le fuit d'une entreprise commerciale. Il n'y a pas d'apport nouveau comme chez Ingres qui livra sa dernière «Stratonice», la plus belle, en 1866 après plus de quarante ans de réinventions.

Le dessinateur prétérité 

Peints de plusieurs couleurs successives, dont le bleu, les murs supportent du coup nombre de petits zinzins un peu invertébrés et terriblement paresseux, où une couleur un peu fauve supplée la mollesse du dessin. C'est grand dommage! Quand il le veut, c'est à dire lorsqu'il s'abstient de donner par ailleurs des aquarelles historiques ou orientalistes du genre travail de grand'mère, Delacroix est en fait un grand dessinateur. Pourquoi du coup avoir renoncé à exposer ses feuilles tracées à la plume, les plus vibrantes? Elles auraient avantageusement remplacé les répliques tardives qui gâchent un parcours où brillent tout de même des créations admirables. Je pense à la série des fleurs entreprise en 1848-1849. A «L'orpheline au cimetière», présentée bien en vue. A la «Médée» de Lille, face  à son esquisse. Ou encore aux «Femmes d'Alger», dont Côme Fabre et Sébastien Allard opposent les deux versions, celle de Paris et celle de Montpellier. 

Telle qu'elle se voit présentée (complétée au Musée Delacroix par une autre exposition dont il est aujourd'hui question dans un second article de ce blog), l'exposition ne donne pas du maître la bonne image que lui aurait conféré le Grand Palais. C'eut pourtant été nécessaire. La critique a longtemps vu Ingres, qui détestait son jeune confrère, comme le dernier des classiques et Delacroix comme l'initiateur des modernes. Cette conception se retrouve depuis longtemps battue en brèche. La postérité de l'auteur du «Massacre de Schio» reste finalement limitée. L'"ingrisme" a en revanche régulièrement refait surface au XXe siècle (3). Le Musée de Montauban a même pu proposer, il y a quelques années, une grande manifestation autour des modernes ayant piqué quelque chose à l'homme du «Bain turc». C'est tantôt la ligne, tantôt l'aplat, tantôt la composition iconique. Il eut fallu rétablir un équilibre entre les deux peintres avec un coup d'éclat. C'est hélas raté, comme souvent désormais bien des choses au Louvre. En plus, cette exposition annoncée urbi et orbi connaît un succès public moyen. Double échec donc. 

(1) Il s'agissait d'une actualité brûlante, avec la Grèce tentant de se libérer des Turcs. C'est comme si on exposait aujourd'hui une grande toile sur les événements de la bande de Gaza.
(2) Pierre Rosenberg, ex-directeur du Louvre, a toujours avoué ne pas aimer Delacroix.
(3) Aucun substantif n'a du reste été tiré de nom de Delacroix, comme il existe le rubénisme ou le poussinisme.

Pratique

«Delacroix, 1798-1863», Musée du Louvre, rue de Rivoli, Paris, jusqu'au 23 juillet. Tél. 00331 40 20 50 50, site www.louvre.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 9h à 18h, les mercredis et vendredi jusqu'à 21h45.

Photo (DR): La "Cléopâtre", version orientaliste.

Prochaine chronique le jeudi 17 mai. Pompidou Metz nous présente les couples d'artistes.

 

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