Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Louvre propose la sculpture un peu froide d'Edme Bouchardon

Crédits: RMN/Metropolitan Museum, New York, 2016

C'est beau, mais cela reste tout de même un peu froid. Le Louvre consacre jusqu'au 5 décembre une rétrospective au sculpteur Edme Bouchardon (1698-1762) à l'occasion de sa «saison XVIIIe siècle». Son programme a déjà proposé le peintre Hubert Robert. Il comporte depuis hier, 20 octobre, en bonus un hommage au comte Tessin, un riche amateur suédois de l'époque dont l'essentiel de la collection a fini au musée de Stockholm. Ruiné moins par ses achats artistiques que par son train de vie, le diplomate avait dû la vendre à la famille royale. 

Mais revenons à Bouchardon, que l'illustrateur Charles-Nicolas Cochin, un artiste au métier également un peu sec, considérait à l'époque comme «le plus grand sculpteur et le meilleur dessinateur de son siècle.» Edme (ou Edmé, je ne sais jamais ce qu'il faut écrire) est né à Chaumont, alors que le règne de Louis XIV n'en finissait pas de se terminer. Précoce, il exécute son premier relief religieux à Dijon en 1720, à 22 ans. Il existe toujours, remonté à Saint-Bénigne. Le débutant part se perfectionner en 1722 à Paris, dans l'atelier de Guillaume Costou. Immédiatement Prix de Rome, il passe neuf ans dans la Ville éternelle, où son séjour semble effectivement s'éterniser. Il faut dire que l'homme connaît là ses premiers triomphes, tout en copiant les Anciens comme les Antiques. «Ce n'est pas pour enrichir les pays étrangers que le Roi fait tant de dépenses à son Académie de Rome», écrit ainsi le duc d'Antin, directeur des bâtiment de Louis XV.

Triomphes romains 

L'actuelle rétrospective, la première consacrée à Bouchardon depuis 1910, commence donc entre le Corso, où se trouve le Palazzo Mancini (alors siège de l'Académie de France, la Villa Médicis est venue bien après) et le Vatican. Auteur du buste du baron Philipp von Stosch, qui fait sensation en 1727 par son parti-pris d'imiter l'art du temps de l'empereur Trajan, le Français taille aussi en 1731 celui du pape Clément XII. Il se déclare même partant pour la plus grosse commande urbaine de l'époque. Il faut créer la Fontaine de Trevi. Le Louvre présente son projet dessiné. On sait que la commande finira par revenir à Pietro Bracci et à Filippo della Valle pour les statues, autrement plus dynamiques que celles projetées par Bouchardon. 

Rentré en France courant 1733, notre homme propose en effet, avec trente ans d'avance, une sorte de «proto-néo-classicisme» pour autant que je puisse risquer le terme. S'il a copié dans de grands dessins à la sanguine (son crayon de prédilection) les oeuvres du Bernin, Bouchardon en rejette le souffle baroque. Il offre un art d'équilibre, de mesure et de raison. Un art longuement médité. Bien que célèbre et sollicité, l'artiste produit d'ailleurs peu, et presque toujours sur le long terme. Six ans pour la Fontaine de Grenelle, qui consiste en une façade dépourvue de réel bassin, située au milieu d'une rangée de maisons (1) Onze ans pour le célèbre «Cupidon taillant son arc dans la massue d'Hercule», dont le visiteur peut aujourd'hui découvrir la grande et la petite version. Cinq pour le portrait équestre de Louis XV, détruit dès le 11 août 1792 (2). L'oeuvre (dont subsiste la seule main droite) se situait sur l'actuelle place de la Concorde, où elle se verra vite remplacée par la guillotine.

"Les cris de Paris" 

Lorsque cette statue, très attendue, se voit enfin dévoilée en 1763, Bouchardon est mort depuis un an. Il a donné parallèlement quantité de dessins, souvent très finis, qui faisaient la joie des collectionneurs de son temps, comme Mariette et le comte de Caylus (3). Il a illustré quelques livres. Donné quantité de modèles de médailles, tâche comprise dans ses attributions de Premier sculpteur du Roi. Il s'est aussi fait connaître par une suite de gravures, éditées en portefeuilles, des «Cris de Paris». Il s'agit là d'une très plaisante galerie des petits métiers «exercés dans le bas peuple»: rémouleurs, porteurs d'eau, marchands de peaux de lapins... Une série que reprendra en 1949-1950 Irving Penn, qui photographiera leurs ultimes descendants à Paris, à Londres et à New York. 

J'ai parlé pour commencer de beauté et de froideur. Il faut dire que le créateur vise à une sorte de perfection, qu'accentue l'idée d'immobilité. Même les scènes de chasse, à la sanguine, sentent déjà le bas-relief. Chacun y pose pour l'éternité, sans que se sente la main de l'auteur. C'était le genre de l'époque, comme il redeviendra celui des années 1780-1810. Rien ne se révèle plus générationnel que le goût. Le problème est qu'il ne s'agit plus, ou pas encore, du nôtre. Nous sommes aussi loin de Bouchardon que d'un peintre comme Carle van Loo qui, dans les années 1750, passait lui pour «le premier peintre de l'Europe». Van Loo se regarde aujourd'hui avec un certain ennui, pour ne pas dire un ennui certain.

Une exposition à contre-public 

C'est d'autant plus courageux de montrer Bouchardon au Louvre, dont Guilhem Scherf dirige le département des sculptures, que la statuaire attire peu le grand public. A part celle de Rodin ou de Giacometti, bien sûr. Il y a donc peu de monde au sous-sol pour suivre cet hommage. Clodion (1738-1814) et Pajou (1730-1809), pourtant plus alertes, avaient déjà été boudés lors de manifestations du même type, au même endroit. Mais c'est le devoir d'une institution de ce type que de défendre l'art français. Peut-être aurait-il tout de même fallu le faire dans un décor plus séduisant. Les violets brunâtres du début et les bleus de carreaux de salles de bains de la fin ont tout pour décourager le chaland. 

(1) Derrière ce mur se trouve le Musée Maillol-Dina Vierny, qui vient de rouvrir. J'y reviendrai.
(2) La royauté avait disparu le 10 août 1792, après la prise ds Tuileries.
(3) Le Louvre possède des centaines de dessins d'Edme Bouchardon.

Pratique 

«Bouchardon (1698-1762, Une idée du beau», Musée du Louvre, Paris, jusqu'au 5 décembre. Tél. 00331 40 20 50 50 , site www.louvre.fr Ouvert du mercredi au lundi de 9h à 18h, les mercredis et vendredis jusqu'à 21h45. Catalogue collectif, 449 pages, coédité avec Somogy. L'exposition ira ensuite au Museum Getty de Los Angeles.

Photo (RMN/Metropolitan Museum, New York, 2016): L'un des quatre bas-reliefs de marbre représentants les saisons. C'est ici l'été. 

Prochaine chronique le samedi 22 octobre. Michel Pastoureau publie "Rouge". L'histoire d'une couleur.

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