Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Louvre honore Alexandre Lenoir, sauveteur révolutionnaire

Crédits: DR

Il fallait une fois lui rendre hommage. Sans Alexandre Lenoir (1761-1839), le patrimoine français ancien serait encore plus réduit qu'il ne l'apparaît aujourd'hui à Paris. Nommé en 1790 par la Constituante pour éviter la destruction et la dispersion des œuvres d'art, principalement conservées dans les églises, l'homme a dû lutter âprement contre les révolutionnaires fanatiques. On sait que l'abbé Grégoire, le plus à gauche des ecclésiastiques, inventa alors un nouveau mot. C'est «vandalisme». Cela dit, on ignore toujours pourquoi les Vandales, lors de la chute de l'empire romain, auraient été plus destructeurs que les Goths, les Ostrogoths ou les Francs. 

Lenoir était né dans une bonne famille bourgeoise. Son père, qui portait le même prénom que lui, avait le titre de «bonnetier du roi». Sa mère, une ravissante personne dont existe un portrait par Duplessis exposé au Salon, pouvait ainsi tenir une boutique de frivolités rue Saint-Honoré. L'enfant fut élevé au Collège des Quatre-Nations. Le nec plus ultra. Il voulut devenir peintre, entrant dans l'atelier de Doyen. L'adolescent bifurquera cependant assez vite, même s'il restera toujours chez lui quelque chose de l'artiste. En témoignera son Musée des Monuments français, ouvert en 1795 et qui durera jusqu'en 1816, date à laquelle il se verra démembré. Une institution dans laquelle l'homme donné sa mesure. Il y aura là autant d'invention que de préservation.

Nouveaux espaces

C'est à ce musée éphémère que le Louvre consacre aujourd'hui une exposition, en collaboration avec celui de Cluny. La manifestation, montée par Geneviève Bresc-Bautier et Béatrice de Chancel-Bardelot, inaugure de nouveaux espaces sous la Pyramide. Il s'agit en fait d'un réaménagement, suivi d'une nouvelle affectation. Ce lieu, en deux parties un peu trop séparées, abritait naguère les salles (rarement ouvertes) vouées à l'histoire du Louvre. J'ignore ce que leur contenu est devenu. Il y a du coup un net problème de signalétique. Comment faire comprendre aux gens où commence le parcours et qu'il y a deux locaux différents? Il faudra vite trouver une solution. 

Pendant toute la Révolution, Lenoir a donc entassé ce qu'il parvenait à arracher aux griffes des destructeurs, en prenant parfois des risques énormes comme à la basilique de Saint-Denis. Un lieu hautement symbolique. C'est là que se trouvaient les tombeaux des rois de France, dont le contenu fut jeté dans un fosse commune. Souvent, l'homme ne récupérait que des bribes et morceaux. Deux statues ici. Deux colonnes ailleurs. Quand la tourmente fut passée, fin 1794, le conservateur dut penser à une muséologie. Il imagina, dans l'ex-couvent des petits-Augustins qui lui avait été confié sur la berge gauche de la Seine, un parcours chronologique. Pour ce faire, il procéda à des montages. Avec deux ou trois tombeaux, il en créait par exemple un seul.

Un bric à brac romantique 

Cette manière de faire du bric à brac se voit montrée au Louvre avec des aquarelles d'époque, dont celles de Vauxelles. Ces peintures se glissent entre deux œuvres originales, aujourd’hui à Saint-Denis, Saint Roch ou Saint Sulpice, quand elles n'ont pas fini au Louvre. Louis XVIII va mettre fin à l'expérience en 1816, tout en couvrant Lenoir d'honneurs tenant du baume au cœur. Il faut dire que sa présentation, qui aura un effet énorme sur les futurs écrivains romantiques et les peintres troubadours, proposait un Moyen Age de pacotille. Une ironie du sort. Elevé au Siècle des Lumières, Lenoir appréciait peu le roman et le gothique. Leur réhabilitation restait alors anglaise. Ou germanique. Horace Walpole avait construit son Strawberry Hill néo-gothique dès 1749. Le vandalisme se poursuit donc encore après 1816. On détruit énormément à Paris sous Louis XVIII et Charles X. Le pire viendra quand Napoléon III voudra restructurer la capitale, après 1852. Mais on agit alors avec bonne conscience. Et sans nouveau Lenoir. 

Une exposition se justifiait donc pleinement. Encore eut-il fallu que les commissaires se mettent à la portée du public. Ce n'est hélas pas le cas. Les explications restent savantes, se perdant parfois dans le détail. Manque en revanche l'essentiel. La figure de Lenoir reste nébuleuse. Il aurait fallu mieux expliquer que le couvent des petits-Augustins, en partie reconstruit (reste la grande église), forme aujourd'hui l'Ecole nationale supérieure des beaux-arts. La chose explique que sa cour possède encore des restes architecturaux comme une façade provenant du château d'Anet. Enfin, Geneviève Bresc-Boutier et Béatrice de Chancel-Bardelot auraient dû raconter le démantèlement du musée, dont il demeure à peine question sur les panneaux d'explication. On ne peut pas toujours renvoyer à un catalogue. 

C'est donc une petite déception, même si les œuvres se révèlent remarquables et si le public peut se faire une idée de cette tentative précoce de «period rooms», destinées à évoquer des époques anciennes. Il faudra mieux la prochaine fois.

Pratique

«Un musée révolutionnaire, Le Musée des Monuments français d'Alexandre Lenoir», Musée du Louvre, Paris, jusqu'au 4 juillet. Tél. 00331 40 20 50 50, site www.louvre.fr Ouvert tous les jours sauf mardi, de 9h à 18h, le mercredi jusqu'à 21h45.

Photo (DR): Alexandre Lenoir sauvant les tombeaux royaux à Saint-Denis. Dessin d'époque.

Prochaine chronique le mercredi 11 mai. Une banque milanaise montre les restaurations d'oeuvres d'art qu'elle prend à sa charge.

 

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