Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS / Le Louvre fait éclore la Renaissance

Une exposition consiste en une somme d’œuvres, certes. Mais la plus importante d'entre elles reste l'exposition elle-même. Je m'explique. Vous pouvez présenter les plus beaux tableaux du monde. Si votre décor est laid, si votre présentation se révèle confuse, voire ratée, il n'en s'agira pas moins d'un échec. Difficile d'étudier les morceaux d'un puzzle l'un après l'autre. Il faut pour cela un très grand don de concentration du visiteur.

A Florence cet été, où la manifestation se déroulait du 23 mars au 18 août, "Le printemps de la Renaissance" ne faisait ainsi pas bonne figure. Le Palazzo Strozzi avait vu ses salles divisées. Il y régnait un froid de canard (le confort joue aussi son rôle). Enfin, des filtres noirs, sur les vitres des fenêtres, empêchaient de découvrir les toits de la ville. Une ville qui se trouvait pourtant au cœur de l'événement, dans la mesure où il s'agit bien ici de la Renaissance toscane entre 1400 et 1460.

Avant tout des sculptures

Au Louvre, où l'ensemble est arrivé tel quel fin septembre, tout va bien. Et pourtant... Il semble difficile de trouver plus antagonistes que le sous-sol sépulcral de la Pyramide et les sculptures italiennes du Quattrocento (quattrocento veut dire XVe siècle, et non XIVe!). La présentation devient forcément très muséale. Autant dire qu'elle isole les objets. Ils apparaissent du coup déracinés. Mais les lieux, remodelés pour l'occasion, parviennent à raconter une histoire, tout en mettant chaque chose individuellement en valeur.

De quoi s'agit-il au fait dans cette exposition préparée par Beatrice Paolozzi Strozzi, directrice du Bargello à Florence, et Marc Bormand, conservateur en chef au (et non pas "du", ce qui change tout) Département des sculptures du Louvre? De montrer comment l'esprit nouveau a flotté en Toscane dès 1400. Il s'agit alors d'un pays riche, par la banque et par la soie. Florence demeure encore une république. On ne peut pas dire que les restes antiques y aient été abondants. C'était encore d'une cité médiévale. Alors pourquoi est-ce là, et à ce moment, qu'on a opéré en Europe un retour aux Grecs et aux Romains?

Un précédent à Pise

Les deux commissaires le suggèrent. Les choses auraient pu commencer plus tôt. La première salle tient d'un premier printemps, tué par le retour de l'hiver. Les tentatives pisanes (de Pise, donc) vers 1300 ont été coupées net par la grande peste de 1348. Notez qu'on aurait pu remonter encore plus loin. Dans une certaine mesure, l'art produit dans les Pouilles à la cour de l'empereur Frédéric II de Hohenstaufen, mort en 1250, constituait déjà une timide renaissance.

L'essentiel de la manifestation n'en tourne pas moins autour des années 1400 à 1460. Le fruit est désormais mûr, du moins en sculpture et en architecture. On le sait depuis la grande rétrospective de 1986 consacrée par le Fort du Belvédère, à Florence, au grand Donatello. L'art en trois dimensions possède alors au moins une génération d'avance sur celle des peintres. Il y a bien eu la comète Masaccio, mort en 1428 à 27 ans.Elle se voit représentée au Louvre par un élément du "Polyptyque de Pise". Mais elle n'a pas eu de suite. L'art pictural a ensuite replongé dans le gothique. Avec grâce, certes. Mais ces panneaux archaïques devaient avoir un drôle d'air dans des bâtiments innovateurs, comme la cathédrale de Florence, qui s'offrait une audacieuse coupole de Brunelleschi.

Les deux têtes de cheval

Brunelleschi se retrouve à l'origine de l'acte de naissance officiel de la Renaissance. C'est le participant malheureux au concours pour les portes du baptistère de Florence en 1402. Ghiberti remportera la commande. Leurs deux travaux en compétition sont présentés à Paris, avant que déboule un déluge de Donatello, de Luca della Robbia, de Mino de Fiesole, de Desiderio de Settignano ou d'Agostino di Duccio. Rien que des sculpteurs! La peinture n'est montrée que quand elle reflète une innovation dans le domaine de la perspective ou comporte un fort élément architectural. Il y a néanmoins un admirable Filippo Lippi et un ravissant Gentile di Fabriano.

Venues de partout, les œuvres sont superbes. Les deux commissaires ont visé très haut. Le dialogue entre une tête de cheval grecque antique en bronze et son "agrandissement" par Donatello pour une statue équestre napolitaine, restée inachevée, se révèle spectaculaire. Seulement voilà! Dépourvue en général de couleurs, la sculpture séduit peu le grand public. Ce dernier avait boudé au Louvre, dans les mêmes salles, les rétrospectives Augustin Pajou et Clodion. Deux figures capitales du XVIIIe siècle français. Il ne court pas en masse au "Printemps de la Renaissance". Pas assez joli. Trop intellectuel, sans doute. Voilà qui n'encourage guère l'institution à poursuivre dans cette voie...

Pratique

"Le printemps de la Renaissance", Louvre, Paris, jusqu'au 6 janvier 2014. Tél. 00331 40 20 53 17, site www.louvre.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 9h à 18h, les mercredis et vendredis de 9h à 21h45. Photo (Jacques Demarthon/AFP): La tête antique à l'arrière et, au premier plan, celle de Donatello, qui mesure 175 centimètres de haut.

Prochaine chronique le samedi 19 octobre. Le Museum Rietberg de Zurich donne la nostalgie de la Perse, avec en prime plein d'artistes iraniens actuels.

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