Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Louvre cherche Dieu chez Nicolas Poussin

C'était en 1994. Paris et Londres rivalisaient en matière d'expositions Nicolas Poussin. Le Normand était né en 1594, accomplissant presque toute sa carrière à Rome, où il mourra en 1665. On sait que depuis un siècle Français et Anglais se disputent la suprématie en matière d'expertise sur le maître. Après avoir rebondi chez Anthony Blunt et Denis Mahon, la balle a passé dans le camp de Jacques Thuillier, puis de Pierre Rosenberg. Ce dernier s'apprête ainsi à sortir (mais quand?) le catalogue des Poussin du Louvre. Il y aura à l'intérieur un «petit nouveau». Le spécialiste vient de réhabiliter une mythologie, jusque là classée comme copie dans les réserves du musée. 

Le Louvre a en effet ouvert pour Pâques une exposition situant l'état actuel des recherches. Due à messieurs Nicolas Milovanovic et Mickaël Szanto, cette dernière porte un titre plombant quelque peu l'atmosphère. «Poussin et Dieu» sent la méditation à plein nez. Mauvais, au temps du bling bling. Peut-être aurait-il fallu faire un échange standard avec le Grand Palais, qui a verni en même temps son «Jean-Paul Gaultier». «Jean-Paul Gaultier et Dieu» aurait possédé un côté intrigant.

Le versant sacré 

Que voit-on, sous la Pyramide? Des tableaux et des dessins illustrant l'inspiration sacrée de Poussin, qui couvre un peu plus de la moitié de l’œuvre. Un œuvre assez abondant, même si l'artiste travaillait seul et lentement. Le temps a épargné le 60 pour-cent de ses toiles, alors qu'il n'en subsiste qu'une poignée pour plusieurs de ses contemporains français. Grand intellectuel, Poussin ne constituait pourtant pas le meilleur des techniciens. Ses couleurs ont viré et ont perdu de leur substance, alors que les retables de son rival parisien Simon Vouet demeurent frais comme l’œil. Il ne reste ainsi presque rien sur la vaste «Crucifixion» de Sarasotata, qui n'a pas fait le voyage. Seule image de la Passion par Poussin, ce tableau se voit évoqué au Louvre par des dessins préparatoires et la gravure d'époque de Claudine (eh oui, une graveuse!) Bouzonnet-Stella. 

Beaucoup de peintures appartiennent au Louvre lui-même. Poussin fut durant quelques années malheureuses, passées à Paris, le premier peintre de Louis XIII. Il trouva dans la capitale des commanditaires, qui devinrent ses amis. Il se vit ensuite collectionné pour Louis XIV. L'autre gros fonds se situe en Grande-Bretagne. Mais j'ai déjà parlé de la rivalité entre les deux pays. La National Gallery de Londres donc assuré le minimum syndical. Elle a envoyé sa splendide «Annonciation». Point final. Edimbourg a fait la sourde oreille. «Les sept Sacrements», déposés par les ducs de Sutherland dans son musée, entraient pourtant en plein dans la cible visée. Il a donc fallu chercher des compléments aux Etats-Unis.

Focalisation sur Moïse 

Mais qu'entendent en fait Nicolas Milovanovic et Mickaël Szanto avec «Poussin et Dieu»? Difficile de le savoir. Il y a bien sûr les «Saintes familles», admirablement composées (1). L'Ancien Testament a droit de cité. Il se focalise chez le Normand de Rome sur la figure de Moïse. Deux toiles, dont l'une presque inconnue cachée dans une collection privée parisienne, le montrent foulant au pied la couronne de Pharaon. Quatre au moins le sauvent des eaux, auxquelles l'avait confié sa mère Josabeth. Mais le choix ne s'arrête ici pas là. Le parcours compte quelques saints. Puis des paysages à l'atmosphère sacrée, comme les quatre saisons peintes à l'automne de sa vie. 

Jusque là, tout se tient. Les pas supplémentaires s'expliquent moins. Passe à l'extrême limite de voir «Le jeune Pyrrhus sauvé». Il s'agit d'une version laïque de Moïse. Mais «Diogène jetant son écuelle»... Un des sommets absolus de l'artiste. Nous sommes bien d'accord. Mais que Dieu vient-il faire ici, à moins qu'il ne se cache derrière toute chose?

Un art cérébral 

Dans ces conditions, l'admiration remplace vite la réflexion. Un paradoxe pour le plus intellectuel des peintres. On sait que Le Bernin, en séjour à Paris, discutait avec Chantelou, le mécène de Poussin, à qui il avait dédié chez lui un musée avant la lettre. Le Bernin, qui connaissait bien son collègue, lui disait, mettant son poing sur le front: «Monsieur Poussin peint de là.» Et voici qu'on se retrouve en apprécier avant tout les qualité extérieures... 

Elles sont pourtant immenses, ces qualités. Il y a des paysages idéaux, comme il n'en a jamais existé. Aucun personnage n'est peint d'après nature. Poussin utilisait de petits mannequin drapés, et cela se voit. Il propose du coup un monde dont il est le démiurge. Un monde dont le rapport à la foi tient de l'évidence. Même s'il n'appartient pas à la génération des grands bigots, qui se multiplieront après 1670, le Normand reflète un catholicisme déjà enraciné dans la piété austère. Celle d'après le Concile de Trente. Il en donne une expression classique, alors que son environnement romain, à commencer par Le Bernin, aurait dû le porter au grand baroque. 

Cette piété ne contredit pas l'attachement aux thèmes antiques. Entre Orphée et le Christ, il s'établit alors des passerelles. Même la légende de Pyrame et Thisbé, en apparence si païenne, peut trouver une résonance chrétienne pour les gens cultivés du XVIIe siècle. Tout se tient. Toute foi réfléchie constitue une forme de syncrétisme.

P.S. L'exposition est présentée sur des murs sombres, dont un beau bleu nuit. Cela fait du bien. Poussin passe ordinairement rtrès mal dans sa salle du seuxième étage aux murs d'un blanc pisseux, éclairés par une lumière glauque de salle de bains.

(1) Le Louvre peut aussi présenter «La mort de la Vierge», réalisé pour Notre-Dame de Paris en 1623. Longtemps jugé perdu, le grand tableau a été retrouvé il y a quelques années dans une église paroissiale belge.

Pratique

«Poussin et Dieu», Musée du Louvre, Paris, jusqu'au 29 juin. Le musée montre en parallèle «La fabrique des saintes images». Tél. 00331 40 20 50 50, www.louvre.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 9h à 18h, les mercredis et vendredis jusqu'à 21h45. Photo (RMN): "L'automne ou la grappe du pays de Canaan". L'une des quatre saisons du Louvre.

Prochaine chronique le vendredi 10 avril. Le général Dufour reste encore un peu à la Bibliothèque de Genève.

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