Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Louvre accroche ses Rembrandt. Les dessous de l'histoire

Crédits: AFP

La présentation est publique, ou du moins elle le devrait. A vrai dire, pour arriver devant les deux Rembrandt acquis conjointement par la France et les Pays-Bas pour 160 millions d'euros, le visiteur doit errer à travers le Louvre. Aucun calicot sur la façade, qui annonce pourtant la belle rétrospective Hubert Robert (dont je vous parlerai bientôt) et l'inepte exposition «D'Hercule à Dark Vador», destinée aux enfants. Nulle affiche à l'intérieur. Pas le moindre fléchage. «On a pourtant dit qu'il manquait», se lamentent les gardiens, lassés de donner l'itinéraire à suivre. Il faut dire que la jugeote ne sert à rien. Les portraits de Marteen Soolmans (le monsieur) et de Oopjen Coppit (la dame) sont proposés au département des peintures italiennes (1). 

Cet accrochage de trois mois intervient après des négociations longues, compliquées et par instants ubuesques. Des négociations très françaises, même si Amsterdam est partie prenante à cette affaire. Ne vous fiez pas aux explications aujourd'hui affichées aux murs en diverses langues. Elles racontent l'histoire officielle, avec ce qu'elle suppose de langue de bois, du genre «éternelle amitié entre deux pays frères». Ces textes donnent la même envie de rire sous cape que la photo que je vous propose en guise d'illustration, prise le 18 mars, jour du dévoilement. Entre le roi Willem-Alexander et la reine Maxima des Pays-Bas, qui sont tout de même des professionnel du spectacle, se glisse François Hollande dans le rôle du clown de service. On est presque gêné pour lui.

Une affaire commencée en 1877 

Je vais donc vous raconter ce que je sais de l'histoire. Tout débute en 1877. La vente Van Loon fait sensation au pays natal de Rembrandt. Des nombreux chefs-d’œuvre du patrimoine national risquent de quitter le territoire, déjà bien appauvri depuis quelques décennies. Une campagne de presse n'y fait rien. La finance internationale, autrement dit les Rothschild, emporte le morceau. Ils achètent en lot groupé 68 tableaux, parmi figurent les deux effigies, exécutées en 1634. Deux portraits en pied, exceptionnels chez le peintre, comme du reste dans les Pays-Bas de l'époque, même s'il existe des exemples analogues chez Frans Hals. Ils s'hériteront de génération en génération chez la branche française. 

En 2014, Eric de Rothschild, qui les avait dans sa chambre (d'où quelques dépôts de nicotine), fait savoir qu'il les met en vente. L'homme n'a pas besoin d'argent, même s'il annonce un prix de 160 millions d'euros. Ces enfants ne s'intéressent tout simplement pas à ces deux toiles, ce qui en dit long sur les difficultés de transmission au jour d'aujourd'hui. Le Louvre, dont il est proche, n'a pas l'air intéressé. Trop cher. Son président Jean-Luc Martinez signe du coup sans difficulté un permis de sortie du territoire des œuvres, qui auraient pu logiquement se voir retenues comme appartenant à un patrimoine désormais français.

Une partie de ping-pong

La chose aurait pu passer comme une lettre à la poste. C'était compter sans la plume polémique du Didier Rykner dans son journal en ligne «La Tribune de l'art». Avec une rare véhémence, il (ou plutôt elle, puisqu'il s'agit d'une plume) a dénoncé le scandale. La grande presse a enchaîné. L'étranger s'en est mêlé. On en est ainsi arrivé à une sorte de ping-pong entre un Paris manifestant des remords et Amsterdam, qui s'était lâché entre-temps sur ces deux pièces de choix comme la vérole sur le bas clergé (2). A un moment, la Hollande l'emportait. A un autre, Paris achetait le duo avec l'argent de la Banque de France. On allait de déclaration en démenti. 

Il fallait s'en sortir. La diplomatie a coupé la poire en deux. Un portrait pour chacun, avec des allers et des retours de trois ans. Amsterdam a réussi à obtenir l'homme, seul des deux tableaux signés, et pour tout dire le plus réussi, même si Marteen Soolmans a l'air d'un gros balourd. Pour la même somme (qu'elle n'a jamais cherché à discuter par fierté nationale), la France recevait via la Banque de France la femme. Une créature peu avenante. On ne peut pas dire que Soolmans avait trouvé avec Oopjen Coppit la fiancée la plus sexy des Provinces-Unies, mais elle était paraît-il très riche, ce qui constitue une autre forme de séduction.

Restauration à venir 

Reste encore à restaurer les deux œuvres. Ce sera chose faite après la réunion au Louvre. Les Hollandais ont aussi réussi à diriger les opérations. Ils veulent un nettoyage plus poussé que ce qui aurait été fait en France. En faisant abstraction de l'hideux verre de protection, qui gêne la lecture, on voit en effet que les deux tableaux sont assombris. L'éventail noir de la dame ne se distingue par exemple presque plus du fond brun.

La question finale mérite cependant déjà se voir posée. S'agit-il de deux merveilles du monde? La réponse est hélas non. En 1634, Rembrandt a 28 ans et l'avenir devant lui. Il va s'approfondir. Se synthétiser. S'humaniser aussi. Il s'agit là de deux beaux portraits néerlandais des années 1630. Point final. Rien à voir avec ceux qu'il donnera de lui-même ou des autres après 1650: Magaretha de Geer, Jan Six, Hendrickje Stoffels... L'importance qu'on leur donne tient du coup de rétroviseur. On regarde la paire avec des yeux ayant vu «Les pèlerins d’Emmaüs», «Bethsabée» ou «Le bœuf écorché», pour citer des tableaux (plus importants) se trouvant déjà au Louvre. De là à parler d'illusionnisme...

(1) Les salles hollandaises sont partiellement en travaux. C'est fou du reste le nombre de chantiers qu'ouvre le Louvre depuis quelques années, sans en refermer quasi aucun! Certaines parties sont ainsi fermées pour des périodes à rallonges, comme les salles de peinture française du XVIIe siècle. Et que dire des anciens espaces du département islamiques, vides depuis bientôt dix ans?
(2) La syphilis passait au XVIIIe siècle pour concerner un nombre important de prêtres.

Pratique

Musée du Louvre, Aile Denon, Salle 13, Paris, jusqu'au 13 juin. Tél. 00331 40 20 50 50, site www.louvre.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 9h à 18h, les mercredis et vendredis de 19h à 21h45.

Photo (AFP): L'inauguration par le couple royal néerlandais et François Hollande.

Prochaine chronique le jeudi 14 avril. "Sains et saufs" au Mudac lausannois.

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