Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Jeu de Paume révèle l'anarchitecte Gordon Matta-Clark

Crédits: Estate Gordon Matta Clark/David Zwimer/Jeu de Paume, Paris 2018

Tous ceux qui ont une fois traversé le Mamco genevois ont été frappé par une énorme chose. Vu sa dimension et son poids, elle reste de manière durable au second étage. Cette benne couverte a fini par rendre familier aux visiteurs le nom de Gordon Matta-Clark (1943-1978). Un artiste dont il reste par la force des choses peu de créations. L'Américain travaillait sur des friches urbaines destinées à la destruction. Ou alors il s'agissait d'interventions éphémères. Ce qui en subsiste est dans ce cas un film un peu pourri, tourné en 16 millimètres. Matta Clark a vécu avant la vidéo, et celle-ci a longtemps conservé un aspect granuleux et flou. Attention les yeux! 

Le Jeu de Paume, à Paris, propose une rétrospective Matta-Clark. J'aurais dû vous en parler il y a longtemps, je sais. Elle a débuté de 5 juin, et il est aujourd'hui presque trop tard. L'exposition, qui occupe le niveau du rez-de-chaussée, se terminera le 23 septembre. Elle vaut cependant largement la visite. D'abord parce que l'homme est aujourd'hui devenu une figure historique. Une référence. Ensuite parce que rares demeurent les présentations retraçant sa courte trajectoire. Le travail d'Antonio Sergio Bessa et Jessamyn Fiore se révèle en prime remarquable. Les deux commissaires devaient à la fois montrer, raconter et suggérer. Le tout avec des mots simples. Quand il lit les déclarations de Matta-Clark, pleines de saillies socio-politiques, l'amateur non averti tend en effet à se perdre dans le verbiage.

Ne pas construire

Qui est Matta Clark? Le fils d'une relation extra-conjugale du surréaliste chilien Roberto Matta avec la «designer» américaine Anne Clark. Je ne m'étendrai pas sur la chose. La vie privée de Matta était complexe. Gordon a un jumeau, Sebastian. La chose va cette fois jouer un rôle considérable. Elevé d'une manière ballottée entre plusieurs pays, Gordon a commencé par l'architecture. Un choix déterminant par le refus qu'il a engendré chez lui. L'homme ne construira jamais rien. Pour lui, il s'agit d'une pratique monstrueuse dans son acception par le monde actuel. L'urbanisme qu'il voit lui semble dénué de toute humanité. Matta-Clark deviendra «anarchitecte», comme le rappelle le sous-titre de l'exposition du Jeu de Paume. Autant dire qu'il va intervenir sur des bâtiments et de lieux existants, en «ébranlant les fondements et les postulats» du bâti. Dans "anarchitecte", il y a le mot "anarchiste".

Il faut dire que Matta-Clark arrive dans un moment de crise. New York va mal. Gérée d'une manière épouvantable, la cité fera d'ailleurs faillite en 1975. La moité de la ville se compose de quartiers au bord de la ruine. C'est le cas même au sud de Manhattan. Comment le montrer? Ce jeune homme très politisé le fera sous forme de découpes pratiquées dans des maisons abandonnées ou à demi effondrées. Dans le Bronx surtout. Au bord d'un quai de l'Hudson, il se lance ainsi dans des interventions au propre monumentales. Il faut imaginer, chose oubliée depuis la gentrification à grande échelle de New York, qu'un tronçon de la West Side Elevated Highway s'était écroulé en 1974. Les habitants restant n'avaient du coup guère accès aux quais.

Réfugié à Paris

Tout a mal fini. Matta-Clark s'est vu poursuivre pour vandalisme, qui semble un comble. Il a trouvé refuge à Paris, où une opération présidentielle détruisait un quartier entier pour faire place au Centre Pompidou. L'exilé a pu récidiver, mais cette fois avec la bénédiction d'une Biennale de Paris aujourd'hui disparue. Il a notamment taillé d'énormes cercles vides dans deux immeubles du XVIIe siècle promis à la démolition (1). Les films sur cette action sont aujourd'hui bien connus. Le Jeu de Paume les reprend bien sûr, ce qui permet d'entendre l'anarchitecte s'exprimer dans un français presque parfait. C'est «Conical Intersect» de 1975. On ose espérer que ce genre de massacre patrimonial ne se reproduira pas en France, même si la loi Elan arrivant, arrivée à bout touchant, apparaît à beaucoup comme une «loi scélérate». 

Matta-Clark a ensuite vogué entre l'Europe, où on l'a vu un peu partout, et l'Amérique. En 1976, son jumeau se suicide. Il se jette à New York par la fenêtre de leur loft commun. Le Jeu de Paume peut ainsi rappeler, documents à l'appui, «Sous-sols de Paris» et surtout «Descending Steps for Batan». L'hommage à son frère, galerie Yvon Lambert, consiste à creuser le sol toujours plus profond durant toute la durée de la manifestation. C'est le plancher, puis la cave, puis la terre aussi bas que possible. Un travail impressionnant qui figure parmi les derniers en 1977. Gordon est atteint du cancer qui l'emportera quelques mois plus tard.

Un lieu incongru 

Passionnante, l'exposition se révèle cependant un brin incongrue. Tout d'abord l'«estate», comme on dit pour les successions, est géré par une riche galerie. Celle de David Zwimer, Londres, Hongkong et New York. Une mini multinationale, quoi! Quel rapport ensuite entre cet œuvre libertaire, sauvage et destructeur avec l'espace blanc d'un Jeu de Paume aseptisé? C'est comme si on voulait le rendre inoffensif. Le germe doit rester contenu dans un local de type hospitalier. Il il y aurait en effet encore beaucoup à faire sur les traces de l'anarchitecte... On ne peut pas dire que les métropoles, et surtout leurs périphéries, se soient arrangées en quarante ans. La ville est le grand échec de l'urbanisme. Il y aurait là comme une contradiction que je ne serais pas étonné.

(1) On peut penser aux photos très artistiques de Georges Rousse. Une énorme différence cependant. Il s'agit avec le Français de peinture et d'effets d'optique. Et de plus, le bâtiment n'est en principe pas détruit ensuite!

Pratique 

«Gordon Matta-Clark anarhitecte», Jeu de Paume, jardin des Tuileries, 1, place de la Concorde, Paris, jusqu'au 23 septembre. Tél. 00331 47 03 12 50, site www.jeudepaume.org Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 19h, le mardi jusqu'à 21h.

Photo (Estate Gordon Matta-Clark/David Zwimer/Jeu de Paume, Paris 2018): L'intervention près du futur Centre Pompidou en 1975.

Prochaine chronique le jeudi 13 septembre. A quoi servent tous ces colloques universitaires?

 

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