Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Jeu de Paume propose la photo froide d'Albert Renger-Patzsch

Crédits: Succession Alfred Renger-Patzsch/Jeu de Paume, Paris 2017

Depuis qu'il est voué à la photographie, après avoir servi la peinture, le Jeu de Paume parisien superpose patrimoine et recherche contemporaine. Sans les mélanger. Le premier occupe le rez-de-chaussée. La seconde l'étage. Soyons justes. La publicité reste axée sur les grands noms. C'est en bas que le public a aussi bien vu Diane Arbus qu'André Kertesz ou Edward Steichen. L'éducation, pour ne pas dire l’œil, du public se révèle éternellement à refaire. Notons que le «rez» s'offre parfois une pointe d'insolite. C'est lui qui a abrité il y a peu le Néerlandais Ed van der Elsken, dont je vous ai parlé. Je signale par ailleurs que le «site Concorde» (la France adore les sites, les points et les espaces quelque chose) organise des expositions hors les mur. En régions, mais aussi à l'étranger. 

En ce moment, le Jeu de Paume propose Alfred Renger-Patzsch. Normal. Les Allemands sont à la mode. Né en 1897, mort en 1966, l'homme constitue ce qu'on appelle un classique. Il s'agit d'une figure de proue de la «Nouvelle Objectivité», un mouvement figuratif des années 1920 par ailleurs essentiellement pictural (Christian Schaad, Otto Dix...). Une tendance proche de l'enseignement du Bauhaus, en ce qui concerne le 8e art. Ce qui frappe en effet chez Renger-Patzsch, c'est la rigueur du cadrage, la science des lumières et une technique parfaite. L'apparence de neutralité aussi. Le photographe feint de ne pas s'impliquer. On se situe avec lui très loin des flous sentimentaux qui avaient caractérisés la photographie d'art des débuts du XXe siècle.

Un courant continu 

En fait, Renger-Patzsch, dont l’œuvre se révèle gigantesque, renoue avec certains courants de la fin du XIXe siècle. Le visiteur le sent en particulier avec ses études de plantes. Elles se situent dans la droite ligne de celles données par son aîné Karl Blossfeldt. Un homme né en 1865, mais qu'il a pu connaître. Blossfeldt n'est décédé qu'en 1932. Il serait du reste permis de voir des filiations continues dans la photographie allemande. Elles iraient jusqu'à aujourd'hui. Les portraits rigoureux et en apparence inexpressifs d'August Sander mèneraient à ceux, tout aussi joyeux, de Thomas Ruff. Les images dépeuplées d'usine de Renger-Patzsch conduiraient aux séries des époux Becher. Puis au gratte-ciel d'Andreas Gursky. Jusqu'au XXIe siècle, la pratique germanique implique une tête froide. Heureusement que le Jeu de Paume se révèle bien chauffé! 

Il fallait opérer des choix, ou plutôt un tri. Le lieu n'est pas gigantesque. L'artiste est parti dans bien des directions. Il a travaillé tard, ce qui suppose une production bien postérieure aux fameuses années 20. L'honnêteté exigeait que l'on montre des images datant des années du nazisme. Renger-Patzsch a travaillé pour Todt entre 1941-1943, couvrant la construction du «Mur de l'Atlantique» militaire, ce qui n'a rien d'innocent. L'année d'après, en 1944, une bombe est tombée sur le Museum Folkwang d'Essen, qui conservait ses négatifs. Notons enfin que l'artiste fut jusque à la fin de sa vie un correspondant d'Ernst Jünger, avec qui il a collaboré pour deux livres en 1962 («Arbres») et en 1966 («Roches»). Toujours ce goût de l'objectif, du durable et du statique. Le commissaire Sérgio Mah parle d'une «vision à la fois concrète, poétique et métaphysique». Bref, ce qu'on attend d'un Germanique, supposé à la fois réaliste et philosophe.

Commandes et travaux personnels 

Très bien faite, l'exposition extrait donc des images de nombreuses suites. Elles sont tantôt personnelles, tant de commande. Dès le début des années 20, Renger-Patzsch a satisfait beaucoup de demandes formulées par des architectes ou des industriels. Ces dernières ont souvent mené à des plaquettes, voire à des livres. L'Allemagne est l'un des premiers pays où la photographie se soit vue prise au sérieux. Notre homme a ainsi participé en 1927 à cette événement fondamental qu'était «Film und Foto» à Stuttgart. Le public s'y retrouvait confronté à deux arts sinon nouveaux, du moins enfin présentés en tant que tels. «Il est inconcevable d'imaginer la vie moderne sans la photographie», avait alors écrit Renger-Patzsch. En 1928 était sorti «Die Welt ist schön», que Renger-Patzsch aurait préféré voir titré «Die Dinge», autrement dit «les choses». Les gens l’intéressaient en fait assez peu. 

Cohérent, concentré bien entendu sur le meilleur de l'artiste, l'accrochage a puisé dans divers ensembles dont la fondation formée par Ann et Jürgen Wilde ou le fonds de la Galerie Berinson de Berlin. La France semble pauvre en cette matière, même si Beaubourg a consenti depuis son ouverture en 1977 un énorme effort pour former une collection photographique internationale. On ne peut pas tout avoir et nous entrons ici, pour les tirages originaux, dans le domaine du cher sans rentrer pour autant dans le marché de l'iconique. Je serais d'ailleurs incapable, pour Renger-Patzsch, de citer une image célèbre résumant pour les amateurs sa création. Tant mieux, d'ailleurs! 

Durant l'année 2018, le Jeu de Paume doit présenter d'autres classiques. Du 2 février (les mises en place demeurent ici rapides!) au 20 mai, ce sera Raoul Haussmann. Encore un Germanique, mais Autrichien cette fois. Gordon Matta-Clark, un créateur multimédias très lié au Mamco genevois, occupera ensuite les cimaises du 5 juin au 23 septembre.

Pratique 

«Albert Renger-Patzsch, Les choses», Jeu de Paume, Jardin des Tuileries, 1, place de la Concorde, Paris, jusqu'au 21 janvier. Tél. 00331 47 03 12 50, site www.jeudepaume.org Ouvert le mardi de 11h à 21h, du mercredi au dimanche de 11h à 19h.

Photo (Succession Alfred Renger-Patzsch/Jeu de Paume, Paris 2017): Un serpent photographié en toute objectivité. L'image date de 1925.

Prochaine chronique le lundi 8 janvier. La couturière Christa de Carouge règne sur le Kunsthaus de Zoug.

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