Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Jeu de Paume présente le photographe tchèque Josef Sukek

Crédits: Succession Josef Sudek/Jeu de Paume

C'est à la fois normal et insolite. Le Jeu de Paume parisien présente Josef Sudek. Attention! Pas Jan Saudek. Un photographe tchèque peut en cacher un autre. Notons cependant que les deux artistes ne donnent pas tout à fait dans le même genre. Avec Saudek, de trente-neuf ans plus jeune, nous sommes dans l'érotisme lourd. Ses modèles feraient passer les figurantes de Fellini pour des anorexiques. Sudek apparaît au contraire d'une extraordinaire réserve. L'homme travaillait en plus sur l'infime. Il a réalisé des milliers d'images du même petit arbre chétif poussant devant la fenêtre de son atelier de Prague. 

La vie de Sudek est vite racontée. Né en 1896 dans ce qui formait alors l'empire austro-hongrois, il participe très jeune à la guerre de 14, où il a perd son bras droit. Le mutilé s'adonne tôt à la photographie, tentant d'en faire un métier. La vie culturelle tchèque est bouillonnante dans les années 1920. Le débutant réalise alors sa première série, célèbre, sur la restauration de la cathédrale Saint Guy de Prague. Il y a déjà là un travail très poussé sur la lumière. Le résultat demeure encore proche du pictorialisme. Sudek se replie ensuite dans son atelier de la rue Ujezd, qu'il ne quittera plus. Il lui sert à la fois de studio, de laboratoire et de grenier. L'homme, qui ne jette jamais rien, utilise les petites choses qu'il conserve dans son œuvre, créant des compositions à mi chemin entre le paysage intime et la nature morte. La figure humaine apparaît très rarement chez lui.

Pris dans l'Histoire

Sudek a bien sûr vécu ce qu'on appelle les vicissitudes de l'histoire. L'occupation nazie, qui commence ici dès 1938. Le coup d'Etat communiste, dix ans plus tard. Les gels et dégels du Parti, avec le trop court «printemps» de 1968, qui se termine avec l'entrée des chars russes. Il en transparaît peu de chose dans ses images apaisées, où le noir domine sur le blanc. Sa seule suite politique, qui donnera lieu à un livre publié après la chute du régime, s'intitule «Tristes paysages». Sudek, qui aimait beaucoup la nature, si possible un peu ensauvagée, y montrait l'industrialisation à outrance de la Bohême du nord. Le photographe est en effet décédé en 1976, alors qu'il gênait encore un peu les élites communistes par son individualisme forcené et par l'intérêt soutenu que lui portait l'Occident. 

J'ai le souvenir, déjà lointain, d'une grande rétrospective à l'Elysée lausannois. C'était au temps de Charles-Henri Favrod, qui avait fait venir, afin de présenter l'artiste, la vestale tchèque du 8e art Anna Farova. Une dissidente, comme on disait alors. Sudek était en plein dans la cible de l'époque, où la Tchécoslovaquie faisait figure de martyre, en attendant que les regards se braquent sur la Pologne. Les années ont passé. L'artiste n'est plus poussé par la vague. Ni instrumentalisé. Il n'en tient pas moins très bien debout tout seul. On le voit juste assez peu. Tout est toujours affaire de mode. Et puis les musées, et c'est là qu'ils ont tort, répugnent souvent à refaire les choses vingt ou trente ans après. Comme si les générations n'avaient pas changé entre-temps. On le voit bien avec un festival comme les «Rencontres» d'Arles.

Une place pour les classiques

Il ne faut en effet pas avoir peur de montrer des classiques, même si une découverte peut sembler plus valorisante pour un commissaire (1). Le Jeu de Paume l'a bien compris. Il a réservé son étage à l'expérimental, que l'on nomme volontiers maintenant la «méta-photographie». Le rez-de-chaussée demeure en revanche dévolu à des figures emblématiques représentant ensemble plus d'un siècle de création. Sudek a ainsi été précédé dans les salles aussi bien par Diane Arbus que par Germaine Krull, Edward Steichen ou André Kertész. Le Tchèque peut du coup se voir redécouvrir par des jeunes visiteurs, intrigués par tant d'immobilité nocturne, d'intériorité et de silence. De mystère aussi.

L'exposition n'aurait sans doute pas été possible sans le musée d'Ottawa, qui la coproduit. L'institution canadienne a en effet reçu, il y a de cela six ans, une énorme donation anonyme de tirages signés Sudek. Il a suffi de la compléter. Se sont ainsi notamment ajoutés de rares épreuves au charbon, confiées par un privé. Un film tourné sur Sudek en 1963, où l'intéressé parle du reste fort peu. Il y a même, ce qui produit un effet bizarre, trois de ses essais en couleurs. Ils viennent après une vie de noir et blanc. Notons au passage que ces trois tirages en couleurs sont posthumes... 

(1) Il y en a ici trois. L'exposition est cosignée par Vladimir Birgus, Ian Jeffrey et Ann Thomas.

Pratique

«Josef Sudek, Le monde à ma fenêtre», Jeu de Paume, 1, place de la Concorde, Paris, jusqu'au 25 septembre. Tél. 00331 47 03 12 50, site www.jeudepaume.org Ouvert le mardi de 11h à 21h, du mercredi au dimanche de 11h à 19h. 

Photo (Succession Josef Sudek/Jeu de Paume): Prague, la nuit, années 1940.

Prochaine chronique le samedi 3 septembre. Petit tour au Musée de Pully.

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