Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Jacquemart-André présente l'Américaine Mary Cassatt

Crédits: National Gallery of Art, Washington/Musée Jacquemart-André, Paris 2018

C'est une gloire nationale, mais pas dans son pays d'adoption. Mary Cassatt a beau avoir vécu, exposé et même être morte en France (c'était en 1926, la même année que Claude Monet). La femme peintre constitue une vedette aux Etats-Unis seulement, qu'elle a quittés en 1871 à 27 ans. Notez que cette fille de bonne famille n'avait fait auparavant que de courts séjours à Pittsburgh, où elle est née comme plus tard Andy Warhol. Les Cassatt ont beaucoup vécu en Europe à la fin des années 1850, ce qui semblait alors le comble du chic aux Américains. Il suffit de relire les romans d'Henry James. Jusqu'à la guerre de 1939, rester à New York ou à Chicago demeurait un signe de provincialisme. Le portraitiste John Singer Sargent, que Mary croisa souvent au cours de sa carrière, avait ainsi vu le jour dans une de belles villas entourant Florence. 

Très jeune, Mary a voulu se lancer dans la peinture, comme le montre à Paris l'actuelle exposition du musée Jacquemart-André. Dire que la chose faisait plaisir à sa famille d'industriels serait exagéré. Son père lui expliqua qu'il préférait la voir morte. Mary avait du caractère. Elle commença donc des études aux Etats-Unis, puis expliqua qu'il lui fallait traverser l'océan afin de se perfectionner. Papa céda. Il faut dire qu'il valait mieux pour lui avoir une fille excentrique au loin qu'à domicile. L'Amérique d'en haut exportait ainsi volontiers ses brebis supposées galeuses. Chez les filles, on pourrait citer une muse lesbienne comme la richissime Nathalie Clifford Barney ou la portraitiste Romaine Brooks. Mary visita ainsi l'Italie et l'Espagne, histoire de se faire un œil dans les musées.

Rencontre avec Degas 

La débutante préférait cependant Paris, où elle réussit à présenter plusieurs toiles au Salon. L'une d'elles lui fut cependant un jour refusée. Trop audacieuse dans sa touche brutale et franche. Le hasard fit qu'elle rencontra au même moment Edgar Degas, le futur ami de toute une vie. Il lui trouvait du talent. Se voir ainsi distinguée par un vieux misogyne semble toujours flatteur. Il l'incita donc à exposer avec les impressionnistes, ce qu'elle fit à cinq reprises (1877, 1879, 1880, 1881 et 1886). Il la conseilla. Il la peignit aussi, ce qui faillit mal finir. Elle trouva son grand portrait (présenté à Paris) «répugnant». Il n'était sans doute que réaliste. Mary y apparaît un peu simiesque, d'accord. Mais son regard pétille d'intelligence. 

Comme peut le comprendre le visiteur (généralement plus tout jeune) du Jacquemart-André, Mary a vite su trouver son style, tant avec l'huile qu'en utilisant le pastel. Il s'agit d'un art assez ferme, sans rien du côté vaporeux et incertain de l'impressionnisme. Rien à voir avec la manière de Berthe Morisot, qui reste esquissée jusqu'à donner une impression d'inachèvement. Mary se révèle surtout remarquable graveuse. Elle tire le maximum de l'aquatinte et de la point sèche, avec des aplats colorés évoquant la production japonaise. «La Toilette» de 1890-1891 reste ainsi l'une des icônes de l'estampe fin de siècle. Bonnard ou Vuillard, qui débutent alors, ne sont pas loin.

Une activité de passeuse 

L'artiste exercera son métier jusque vers 1914. Elle devra l'abandonner à cause de problèmes de vue, comme Degas du reste. Elle avait alors depuis longtemps réussi à s'imposer aux Etats-Unis. C'était en 1892-1893 pour un énorme décor (aujourd'hui disparu) conçu par une équipe féminine pour l'Exposition universelle de Chicago. Elle y parlait de «La femme moderne» Voilà qui tranchait avec ses trop nombreuses images de mères avec enfant jouant les madones contemporaines. «On dirait le petit Jésus avec sa nurse anglaise» disait méchamment Degas de l'un d'eux. L'amitié, surtout entre confrères, connaît tout de même ses limites.

Mary Cassatt reste aussi connue pour son activité de «passeur», ou plutôt de «passeuse». Sa nationalité, son entregent et son formidable carnet d'adresses la prédisposait à faire accepter une peinture nouvelle aux Américains. Quand on est la sœur d'Alexander J. Cassatt, le président de la Compagnie des chemins de fer de Pennsylvanie, qui passe pour l'un des hommes les plus riches des Etats-Unis, tout se révèle plus facile. Mary va donc aider des collections à se former, puis à finir dans des musées. C'est avant tout le cas de celle d'une de ses meilleures amies, Louisine Elder. Celle-ci, qui avait épousé comme par hasard un roi du sucre, va constituer un fabuleux ensemble. Il reste un des piliers du Metropolitan Museum of Art depuis le legs de 1929. La légende veut que Louisine ait acquis son premier Degas (il y en aura bien d'autres) juste pour faire plaisir à Mary.

Cet aspect promotionnel reste en marge de l'actuelle exposition. Il faut dire que le Jacquemart-André ne dispose à l'étage que d'une place restreinte pour ses manifestations temporaires. Celle-ci suit son esthétique habituelle, qui reste un peu celle d'un salon de thé. Il s'agit d'une jolie exposition. Trop jolie sans doute. Certains visiteurs auront sans doute envie que quelque chose d'un peu plus musclé après la sortie.

Pratique 

«Mary Cassatt, Une impressionniste américaine à Paris», Musée Jacquemart-André, 158, boulevard Haussmann, Paris, jusqu'au 23 juillet. Tél. 00331 45 62 11 59, site www.musee-jacquemart-andre.com Ouvert tous les jours de 10h à 18h00, le lundi jusqu'à 20h30.

Photo (Musée Jacquemart-André): "Portrait de petite fille dans un fauteuil bleu", 1878. L'oeuvre appartient à la National Gallery de Washington.

Prochaine chronique le mardi 17 avril. Des livres, et encore des livres.

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