Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Grand Palais présente la photo du Malien Seydou Keïta

Crédits: Seydou Keïta/SKPEAC/Photo courtesy CAAC/The Pigozzi Collection, Genève

C'était un espace abandonné, ou presque. Rien ne se passait dans la galerie Sud-Est (prenez votre boussole, c'est celle qui est la plus proche de la Seine) du Grand Palais. Cette immense halle s'est récemment vue récupérée, avant tout pour la photographie. La réouverture s'est effectuée avec Helmut Newton. Les Parisiens ont admiré ici depuis aussi bien Lucien Clergue que Robert Mapplethorpe. Des stars. 

La Réunion des Musée nationaux prend aujourd'hui un petit risque avec Seydou Keïta. Mort à Paris 2001, le Malien n'était alors plus en activité depuis longtemps. Pour tout dire, sa grande époque se situait entre 1948 et 1962, date à laquelle il était devenu photographe gouvernemental, ce qui ne l'a guère incité à la créativité. Dans ce qui constituait alors le Soudan français, il a tenu le principal studio de la ville. Chacun se devait d'y passer, histoire de prouver qu'il était quelqu'un. C'était une sorte d'Harcourt colonial. Son propriétaire en respectait même l'idée de fournir à ses clients décors et accessoires, comme cette grosse radio qui apparaît omniprésente.

"Vintages" et retirages

Keïta était inventif. «Le portrait en biais, c'est moi qui l'ai inventé.» L'homme possédait une solide technique, peu à peu apprise en autodidacte dès 1939 (il avait alors environ 18 ans, sa date de naissance restant inconnue). Seulement voilà! Sa clientèle disposait de moyens financiers limités. Elle lui prenait de petits tirages de 10 centimètres sur 18, parfois partiellement colorisés. Ceux-ci ont souffert de la sécheresse, de l'humidité, des insectes et surtout de la négligence. Le Grand Palais en présente toute une série, en triste état. Il n'en s'agit pas moins de «vintage», le mot qui sanctifie tout dans le domaine du 8e art. Commercialement, un «vintage», même pourri, vaut plus qu'un retirage, surtout effectué après la mort du créateur. 

Le Malien lui-même ne conservait aucune épreuve. Quand le galeriste André Magnin l'a redécouvert en 1991, il conservait 15.000 négatifs sous un lit de camp. Un peu moins de 1000 se sont alors vu sélectionnés avec l'accord du photographe, qui ne se souvenait plus du nom d'aucun de ses clients. Pensez! Plus de trente, voire quarante ans après... Il en a alors été effectué, pour le commerce d'art, des tirages somptueux avec des noirs profonds. Ils mesuraient 50 centimètres sur 60. Keïta les trouvait magnifiques. Très supérieurs à ce qu'il pouvait lui-même fait à l'époque.

Collection Pigozzi, Genève 

L'homme s'est ainsi fait un nom international. Il est entré dans la collection du Genevois d'adoption Jean Pigozzi, l'héritier Simca, qui a entrepris de se former le plus grand ensemble d'art africain contemporain du monde. Le principal prêteur de «Beauté Congo», l'an dernier à la Fondation Cartier, c'était lui. Pigozzi coproduit du reste l'actuelle rétrospective Keïta à Paris. Un événement où il s'agissait de faire énorme, vu que nous sommes un peu dans une cathédrale. D'où des tirages cette fois monumentaux, 180 centimètres sur 120. Cent fois la dimension d'origine! 

Soyons justes. L'audace paie. Keïta tient remarquablement le coup avec ses images très statiques et toujours bien composées, sélectionnées par Yves Aupetitallot (ex-Magasins de Grenoble, ex-Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne). Elles acquièrent du coup un statut d'icône. C'est le Bamako d'un âge aujourd'hui révolu qui se retrouve là, avec ses désirs d'indépendance et surtout de consommation. Un Bamako outrageusement occidentalisé, farci d'idées de luxe inassouvies. Un Bamako de studio, plus vrai que la vie avec ses artifices. Un Bamako qui ressort bien mieux dans les agrandissements actuels que sur les petites images d'antan. Quand on rêve, comme le font ici les modèles, autant rêver vaste.

Pratique 

«Seydou Keïta», Grand Palais, 3, avenue du Général-Eisenhower, Paris, jusqu'au 11 juillet. Tél. 00331 40 13 48 00, site www.grandpalais.fr Ouvert tous le jours sauf mardi due 10h à 20h, les mercredis, jeudis, vendredis et samedis jusqu'à 22h.

Photo (Seydou Keïta/SKPEAC): L'un des portraits de Keïta, qui n'avait plus aucun souvenir de l'identité du modèle.

Prochaine chronique le lundi 25 avril. Un Caravage émerge en France. Mais s'agit-il bien d'une toile autographe valant 120 millions d'euros?

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