Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Grand Palais montre Kupka, pionnier méconnu de l'abstraction

Crédits: Succession Frantisek Kupka/Centre Pompidou, 2018

C'est presque une audace. Le Grand Palais consacre une rétrospective à Frantisěk (ou François) Kupka. Le lieu parisien précise toutefois prudemment: «Pionnier de l'abstraction». Je doute que cela suffise, en dépit d'une presse élogieuse et précoce. Dans l'esprit du grand public, le Tchèque reste une figure un peu floue. Le Musée national d'art moderne, logé au Centre Pompidou, détient pourtant l'essentiel de son œuvre depuis la donation de sa veuve Eugénie en 1963. Notons que Kupka reste en permanence accroché aux cimaises de l'institution, avec quelques-unes de ses toiles les plus marquantes. Mais ce n'est pas Kandinsky... 

Comme celle du Russe, sa production a connu plusieurs périodes. Né en 1871 dans une Bohème faisant alors partie de l'Empire austro-hongrois, Kupka a a passé par Prague, puis par Vienne où il arrive dès 1892. Il a donc assisté à la première floraison de la Sécession avant de s'installer à Paris en 1896. Toute sa carrière est en faite française. Elle transite par le symbolisme. Typique représentant des intellectuels à fois curieux de tout et tourmentés (c'était un grand dépressif), l'artiste s'intéresse à la philosophie, à l'astronomie ou à la chimie comme à une théosophie alors en vogue. Il pratique le naturisme et devient végétarien. Avec lui, nous ne sommes spirituellement pas loin du Monte Verità, même si la France n'est pas Ascona.

Une carrière d'illustrateur 

Kupka vit alors de l'illustration. C'est un prodigieux dessinateur, comme l'a prouvé en 2002 une passionnante exposition du Musée d'Orsay. Cette dernière apparaît de plusieurs types. Il y a d'abord l'imagerie classique, où le Tchèque révèle une étonnante méticulosité. Certaines de ses œuvres pourraient se voir prises pour des photographies. Mais l'essentiel de ses revenus provient de la caricature, souvent féroce. Il est à craindre qu'aucune des satires que sort alors «L'assiette au beurre» ne se verrait aujourd'hui publiée en France, où l'on a désormais peur de tout et de tout le monde. Sous les clichés destinés au numéro spécial de la revue sur «L'argent», le Grand Palais se croit d'ailleurs obligé d'apposer un cartel. Kupka n'était pas, mais vraiment pas, antisémite. Et pourtant... 

Parallèlement à cette production passionnante, qui comprend les nombreuses illustrations pour «L'homme et la terre», la somme historique d'Elysée Reclus, les commissaires Brigitte Léal, Markéta Theinhardt et Pierre Brulé ont regroupé les premières toiles. Y apparaît déjà Eugénie Straub, future madame Kupka. L'affiche la montre ainsi, à la manière d'un Klimt, derrière des éclats de couleur évoquant le vitrail. A partir de 1907, le peintre glisse en effet vers l'abstraction. C'est à l'époque un véritable saut dans l'inconnu. Personne n'a fait cela avant, même si la chronologie de l'art informel reste discutée. Ce qui est sûr, c'est que l'homme a présenté au Salon d'Automne de 1912 les deux premières toiles véritablement abstraites qu'ait jamais pu voir le public: «Amorpha, fugue à deux couleurs» et «Amorpha, chromatique chaude». La première est présente au Grand Palais avec ses esquisses préparatoires. Mais l'abstraction de Wassili Kandinsky ou celle du Suisse Augusto Giacometti, que les Français oublient toujours, se révèlent quasi contemporaine.

Un artiste rare 

C'est le grand moment de Kupka, qui fait la Guerre de 14 dans la Légion étrangère, vu sa nationalité autrichienne. La tendance simpliste serait de s'arrêter là. A tort, bien sûr. L'artiste n'est pas l'homme d'une seule période, suivie d'une profonde et irrémédiable décadence. Ce n'est pas Vlaminck ou Derain (dont le Musée d'art moderne de la Ville de Paris vient de tenter la réhabilitation). Son œuvre reste important jusqu'à la fin avec un rapprochement dans les années 1920 du machinisme à la Fernand Léger ou une abstraction postérieure, non plus serpentine mais géométrique dans les années 50. On peut comprendre qu'il ait suscité l'admiration de Theo van Doesburg comme du très orthodoxe Zurichois Max Bill. Le dernier étage de la rétrospective ne donne aucune impression de répétition ou d'affaiblissement. C'est juste un peu moins excitant. 

Vous l'aurez compris. Kupka fait partie des expositions à voir cette année. Il s'agit en plus d'une occasion rare. Ce n'est pas Picasso, à qui quarante accrochages ont été dédiés l'an dernier! J'ai le souvenir déjà lointain de l'hommage du Musée d'art moderne de la Ville de Paris. C'était en 1989. Il y avait eu auparavant celui du Kunsthaus de Zurich. Mais là, je ne me rappelle rien. 1976, cela remonte à plus de quarante ans. Il existe pourtant des ensembles importants. Pas besoin de multiplier à chaque fois les emprunts. Outre Pompidou, qui eu le tact de déposer certaines toiles dans des musées de région, il faut citer Prague. Kupka y a trouvé entre 1919 et 1939 son grand mécène Jindřich Waldes. La chose lui a longtemps évité de devoir travailler avec une galerie. La Ville a de plus fait des achats en 1946, dans la courte période prise entre l'occupation nazie et la dictature communiste. On pourrait ajouter à la liste New York. Le légendaire directeur du MoMA Alfred Barr, a acquis directement de l'artiste tout un lot en 1956, un an avant la mort de Kupka. Une reconnaissance bien tardive... 

Il reste cependant à craindre que le public boude cette occasion. Pas assez connu. Trop cérébral. Peu présent sur le marché de l'art, à part de petites aquarelles carrées souvent mineures. Kupka demeurera ainsi un nom pour connaisseurs. Il n'est pas le seul. Il ne s'agit pas d'une tare. L'unique abstrait vraiment populaire (et encore, parce qu'il vaut très cher!) reste Piet Mondrian, dont Kupka s'est une ou deux fois rapproché. Ou alors le Jackson Pollock des grandes années. Mais là, il s'agit vraiment là d'une autre histoire.

Pratique

«Kupka, Pionnier de l'abstraction», Grand Palais, entrée square Jean-Perrin, Paris, jusqu'au 30 juillet. Tél. 00331 44 13 17 17, site www.grandpalais.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 20h, le mercredi jusqu'à 22h. L'exposition ira ensuite à Prague, ce qui peut sembler logique, et à Helsinki, ce qui l'est déjà moins.

Photo (Succession Kupka/Centre Pompidou): Une des toiles marquant la transition entre la stricte figuration des débuts et la non moins stricte abstraction.

Prochaine chronique le samedi 31 mars. Jean Mohr à la Maison Tavel.

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