Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Golf Drouot, lieu de mémoire du rock

Je le l'avais pas remarquée. En la voyant, je me suis dit que la plaque venait de se voir posée. Il ne suffit hélas pas d'avoir du nez, il faut parfois savoir le lever. L'événement s'est en fait produit le 24 février dernier, à l'initiative de Bertrand Delanoë. L'ex-maire de Paris voulait pérenniser l'emplacement du Golf Drouot, promu "lieu de mémoire". Ce mot passe-partout désigne un endroit historique, prison médiévale ou maison natale d'artiste. Pourquoi ne s'appliquerait-il pas au "temple du rock" de la capitale, disparu en 1981? 

De l'endroit, alors situé au-dessus d'un Café d'Angleterre, il ne reste rien. A part l'édifice bien sûr, "empaillé" comme d'innombrables immeubles parisiens. Un McDo occupe ainsi la place du café, à l'angle de la rue Drouot (tout près de l'Hôtel de ventes) et du Faubourg Montmartre. Qu' a-t-il au-dessus? Mystère. Un bureau à très haut loyer, sans doute. La gentrification de la Ville Lumière laisse peu de place aux aventures bon marché. Qui aurait l'idée et les moyens, en 2014, d'installer à l'étage un tea-room, étrangement pourvu d'un golf miniature à neuf trous?

Au départ, un juke-box 

C'est pourtant cet endroit en déconfiture qu'avait trouvé Henri Leproux à la fin des années 1950. Engagé comme barman, il y faisait office de chanteur de charme pour de rares clientes. La "planète jeune" allait tout révolutionner. Leproux installa un juke-box avec des disques américains, alors introuvables en France. Tout restait compliqué vers 1960, à commencer par le téléphone. Le téléphone, arabe celui-là, fit bien vite courir les fans d'Elvis, de Bill Haley ou de Gene Vincent. Parmi eux figurait le coursier du Crédit lyonnais tout proche. Un certain Claude Moine. Vous le connaissez encore sous le pseudonyme d'Eddy Mitchell. 

De la musique enregistrée, il n'y avait plus qu'à passer au "live", dans un salon de thé promu discothèque en 1961. Dès 1962, le vendredi soir d'abord, puis le samedi aussi, des groupes pouvaient tenter leur chance dans un monde du rock bien gentil. Le "hard" n'avait pas encore balayé la cravate pour les garçons et la jupe pour les filles. L'électricité ne rendait pas les guitares assourdissantes. Le saxophone, tenu bien haut par un musicien dont la tête frôlait si possible le sol, occupait une place prédominante. Nous restons encore au temps du twist.

L'émission et le magazine 

Six mille groupes "yéyé" vont ainsi passer le test. Les maisons de disques, qui roulaient alors sur l'or, n'en engageront que peu. L'histoire (enfin, la petite histoire) en retiendra encore moins. Rares demeureront les élus que le public de la France entière entendra, chaque jour dès 17 heures, sur Europe No 1 dans l'émission "Salut les copains" de Daniel Filipacchi (elle durera de 1959 à 1968). Ces favoris de la chance se retrouveront dans le mensuel, imaginé comme un produit dérivé en 1962. Un million d'exemplaires, en quelques parutions. Filipacchi faisait en fanfare, si j'ose dire, ses débuts de patron de presse. Les 45 tours se vendaient à ce moment mieux que les petits pains. Si le nom d'Hervé Vilard ne vous dit pas grand chose, sachez qu'il a vendu 40 millions de disques. 

Que reste-t-il de tout cela? Beaucoup de nostalgie. Difficile d'admettre que la plupart des ex-"idoles des jeunes" sont septuagénaires, à commencer par Johnny Hallyday et Sylvie Vartan. Richard Anthony a tout du gros monsieur. Long Chris vend des armes anciennes, faisant même office d'expert. Christophe est devenu "culte", comme on dit aujourd'hui. On reste sans réelles nouvelles de Vic Laurens ou de Danny Boy. Certains s'accrochent. On les revoit, une fois par an, dans le spectacle "Age tendre et tête de bois", qui passe par Genève (1). Une tournée qu'on dit assombrie par les rivalités et les rancœurs. Le passage du temps a engendré un véritable refus. Je viens de voir la dernière affiche pour un concert de Michèle Torr (30 millions de disques écoulés). Le "photo-shoppeur" a gommé toutes ses rides. Il lui a donné 30 ans, alors qu'elle en a 67.

Des souvenirs vivaces 

Mais au moins, eux sont vivants! Tel n'est plus le cas d'Henri Leproux, qui aura vu de justesse la pose de la plaque. L'homme s'est éteint à 86 ans, le 12 juin dernier. Ria Bartok a été la première à disparaître, dès 1970. Claude François se retrouvait victime d'un accident en 1978. Dany Logan l'a suivi en 1984. Le sulfureux Vince Taylor est mort d'un épouvantable cancer à Lutry, en 1991. Billy Bridge, "le petit prince du madison", s'en est allé en 1994. Il y a quelques jours, le 20 novembre, s’envolait, oubliée, Gélou, "la reine du rock". Que c'est loin, tout ça! Aussi loin de Leo Marjane, la roucoulante superstar des années 1930, qui reste parmi nous à 102 ans. 

Qu'en retenir, alors? Mais des piles de 45 tours, qui traînent sur les marchés aux puces, quand il ne s'agit pas de raretés cotées dans une sorte de bourse! Et des souvenirs, souvent vifs. Pourquoi est-ce que je me rappelle, sans doute pour l'éternité, que Johnny et Sylvie se sont mariés à Loconville en 1965 (dans une ravissante église gothique), alors que je suis incapable de retenir le moindre titre d'un roman de Patrick Modiano, pourtant "nobelisé" en 2014? Je pardonne du coup à la ministre de la Culture française Fleur Pellerin, moquée pour cet oubli. La mémoire demeure très sélective et souvent très frivole... Photo (DR): L'immeuble de l'angle rue Drouot, fauborg Montmartre. Le Golf se trouvait au premier étage.

(1) La tournée 14-15 a été annulée, remplacée par un premier "Age tendre-Rendez-vous avec les stars". Il devrait y en avoir un second en 2015.

Prochaine chronique le lundi 5 janvier. "Artgenève" approche. Rencontre avec son responsable Thomas Hug.

 

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."