Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS / Le galeriste Yvon Lambert jette l'éponge

Coup de tonnerre, début juillet, dans un ciel déjà lourd de nuages. Yvon Lambert, 78 ans, ferme sa galerie du 108, rue Vieille-du-temple à Paris. C'est la fin d'une aventure commencée en 1966 rue de Seine, puis continuée Grenier-Saint-Lazare. Lambert a même héroïquement tenté Londres et New York. Il a ainsi possédé aux Etats-Unis une antenne de 2003 à 2011. A Chelsea. Le marché de l'art se veut aujourd'hui mondial. 

Lambert aura marqué la scène (ou la Seine?) française. Il estime cependant appartenir à une époque révolue. Pour nombre de ses confrères, à l'heure des foires bling-bling et des enchères bang-bang, la galerie relève bien du "paléo-commerce". Personne ne les fréquente de nos jours, hors des vernissages. Les plus courageuses accomplissent pourtant le travail de défrichage, puis de promotion, avant que "leurs" artistes ne passent généralement à un concurrent plus riche et plus puissant. La collaboration culturelle constitue aussi une affaire de couple et d'adultère...

Fondation en Avignon 

Né à Vence en 1936, Lambert a, il est vrai, développé d'autres intérêts que le commerce. Le collectionneur aura phagocyté le marchand. On sait que l'homme a créé une fondation en 2000, à Avignon. Le bel Hôtel de Caumont, construit au XVIIIe, abrite ainsi par roulement 350 œuvres contemporaines allant de Cy Twombly à Andres Serrano. Les goûts de l'amateur se révèlent finalement très internationaux. 

Lambert a désiré remettre l'ensemble à la France. "Donner, dans ce pays, tient du chemin de croix", a-t-il amèrement déclaré. En 2010, alors qu'aucune solution ne semblait en vue, il a même menacé de tout arrêter. Une solution a été trouvée in extremis. Le musée se verra même agrandi. En ce moment, des travaux s'effectuent à l'Hôtel de Montfaucon voisin, afin de le raccorder à l'Hôtel de Caumont. Dès 2015, la Fondation pourra donc pleinement fonctionner. On verra s'il faudra en parler pour de nouveaux scandales, comme celui qu'avait entraîné la présentation du "Christ Piss" de Serrano. dénoncée par des intégristes plutôt musclés.

Collectionneurs enfuis par peur du fisc

En attendant, le monde de l'art s'interroge gravement depuis l'annonce. La fermeture d'Yvon Lambert, le 31 décembre 2014, interviendra un an après celle de Jérôme de Noirmont, autre poids lourd du marché français. Ce dernier se porte en effet mal. Les collectionneurs fuient le fisc. Les galeristes les contrôles tatillons de ce dernier. Les artistes du pays n'arrivent du coup plus à se faire connaître internationalement, voire à se faire connaître tout court. Ils jouent désormais dans l'arrière-cour, bien après les Américains, mais aussi les Anglais ou les Suisses. 

La chose ne semble pas préoccuper outre mesure le gouvernement. Après Nicolas Sarzoky, François Hollande est le second président à n'afficher aucune prétention culturelle. Il sait lire et écrire. Point final. Avant ces deux, chacun avait développé sa chasse gardée. L'art contemporain doit beaucoup à Georges Pompidou. Le patrimoine à Giscard d'Estaing. Mitterrand se voulut l'homme des grand travaux. Quant à Chirac, il a assuré la promotion des arts premiers.

Des médias peu concernés 

L'atonie du marché de l'art ne semble par ailleurs, sur le plan médiatique, ne concerner que "Le Figaro". Ce quotidien, dont on peut désapprouver les campagnes politiques reflétant une droite rétrograde et catholique, est le seul à en tenir la chronique régulière. Bien faite, elle va au-delà de cet insupportable mise en avant des records. C'est une erreur pour les autres. On ne peut pas défendre la création nationale sans qu'existe un commerce spécialisé. Je veux bien qu'on parle d'"exception culturelle". N'empêche qu'un tableau, ou même une vidéo, reste une chose qui doit se vendre pour faire vivre son auteur. On ne peut tout de même pas étatiser les artistes comme des fonctionnaires (même si les Pays-Bas l'ont l'a un temps presque fait)! 

Reste à vous donner, pour terminer, des nouvelles d'Yvon Lambert. Le monsieur n'arrête pas toute activité. En 2015, on devrait le retrouver à la tête d'un nouvel espace parisien, voué cette fois aux livres. Il y aura là des créations d'artistes, bien sûr, mais aussi des ouvrages épuisés et des catalogues d'exposition. Un nouveau pari courageux. On ne peut pas dire que ce soit la librairie qui fasse des éclairs en ce moment... 

N.B. Cet article accompagne et complète la critique de "La disparition des lucioles", organisée par la Fondation Lambert à Avignon. L'article a paru hier. 

N.B. 2. A Genève, c'est Tracy Muller, qui arrête, après cinq ans passés aux Bains. Elle entend s'organiser d'une autre manière. J'y reviendrai. 

Photo (DR): Yvon Lambert au milieu d’œuvres de Jean-Marie Basquiat. 

Prochaine chronique le jeudi 14 août. Le Musée Galliera montre la mode parisienne des années 1950. La décennie fabuleuse de Christian Dior et de Jacques Fath. Attention! Cet article est repoussé pour faire de la place à la mort de Lauren Bacall.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."