Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le dernier Monet fait ami-ami avec les abstraits américains

Crédits: Studio Sebert/Orangerie, Paris 2018

Curieuse postérité que celle du dernier Monet! Quand les «Nymphéas» se voient enfin inaugurés à l'Orangerie en 1927, quelques mois après la mort de l'artiste, c'est la déception. Ou, pire encore, l'inintérêt. Vingt ans après le cubisme, quinze après le futurisme et alors que la France se retrouve en plein surréalisme, ces immenses toiles ne ressemblent à rien de connu. Elles ont surtout l'air de barbouillages, qu'il semble facile de qualifier de séniles vu l'âge de l'artiste. Ou alors d'accidents provoqués par sa mauvaise vue. Il en était allé de même pour les derniers Degas, découverts après sa mort en 1917 et proposés lors des quatre ventes de son atelier en 1918 et 1919. 

Héritier de son père Claude, Michel Monet a du coup soigneusement caché les nombreuses réalisations laissées terminées ou inachevées (comment faire la différence?) à Giverny. La légende (mais en est-ce bien une?) veut même qu'il ait un temps pensé à les détruire afin de préserver la mémoire du peintre. Toujours est-il que l'homme commence à vendre certaines de ces grandes toiles, désormais pourvue d'un cachet d'atelier, vers 1950. Le Kunsthaus de Zurich pense alors à en acquérir une, immense, en plusieurs parties. Son directeur ne parvient pas à choisir entre deux versions. L'industriel Emil Bührle lui offre la seconde, tandis qu'il en prend une troisième pour lui.

La révélation d'Ellsworth Kelly 

Ce sont elles que l'Américain Ellsworth Kelly remarque lors de son passage en Suisse allemande courant 1952 (1). Frappé par le caractère non pas retardataire mais innovateur de ces vastes peintures sans cadre se situant au bord d'une abstraction désormais à la mode, il demande à Michel Monet de lui montrer celles qui lui reste, et dont beaucoup transiteront plus tard par la galerie Katia Granoff. C'est une confirmation de la révélation. Elle se manifestera à travers «Le tableau vert», qui reste paradoxalement de petite taille. L’œuvre est aujourd'hui revenue de Chicago pour se voir présentée à l'Orangerie. Histoire de fêter les 100 ans de la donation du peintre promise en 1918, cette annexe du Musée d'Orsay propose en effet jusqu’en août «L'abstraction américaine et le dernier Monet». 

Autant l'exposition sur Monet et l'architecture (voir l'article une case plus bas dans cette chronique) peut sembler absurde, autant celle-ci s'imposait comme une évidence. Le peintre français a bel et bien influencé deux générations de peintres américains très différents. Il a d'abord attiré auprès de lui à Giverny, comme si le talent était aussi contagieux que certaines maladies, des impressionnistes d'outre Atlantique venus respirer la nouveauté. Nous sommes vers 1900. Puis, longtemps après sa mort, le Français s'impose comme un père de l'abstraction lyrique, même s'il s'agit d'une paternité involontaire. Il y aura certes des transfuges en Europe. Ellsworth Kelly accomplira de longs séjours en France. Sam Francis va souvent passer par la Suisse. La grande Joan Mitchell s'installera même à Vétheuil jusqu'à sa mort en 1992. Un haut-lieu de l’œuvre de Monet. Mais l'essentiel restera une correspondance intellectuelle. Présent à l'Orangerie, Jackson Pollock n'a ainsi jamais traversé l'Océan.

Trop peu de place 

Située au sous-sol, un étage au-dessous de «Nymphéas» révélés en 1927, l'exposition de Cécile Debray constitue une réussite. Elle raconte une histoire, tout en proposant des toiles importantes signées Clyfford Still, Mark Rothko, Morris Louis, Willem de Kooning, Mark Tobey et bien sûr Joan Mitchell, qui n'a toujours pas obtenu sa grande rétrospective française, alors même que l'Etat a reçu nombre de ses oeuvres en dation. Leurs créations sont installées en regard de tableaux de Monet des années 10 ou 20. Certains de ces derniers se révèlent d'une lecture difficile, tant le sujet s'est estompé au profit d'une peinture pure. Tout se fond, comme chez les Américains, dans une explosion de couleurs. Une abstraction diamètralement opposée à celle, digne d'un géomètre ou d'un poseur de carreaux de cuisine, qu'avait connue la France des années 1920-1930 avec Mondrian, César Doméla ou Jean Hélion première manière.

Un seul reproche, mais il est de taille si j'ose dire. Les «Nymphéas» ne sont pas des mouchoirs de poche. Les expressionnistes abstrait américains ont donné dans le gigantisme. L'exposition de Cécile Debray semble du coup trop vite se terminer. Plus de place! Je veux bien que les prix d'assurance tant pour Monet que pour les titans d'outre-Atlantique coûtent un bras, voire même les deux. Mais il y avait là un vrai sujet pour le Grand Palais, alors que Kupka, si talentueux soit-il, y flotte aujourd'hui un peu. Normal. Ce n'est en général pas très grand, un Kupka! Pourquoi ne pas une fois penser les sujets parisiens en fonction des lieux?

(1) Le MoMA acquerra son premier «Nymphéas» en 1955.

Pratique

«Les Nymphéas, L'abstraction américaine et le dernier Monet», Orangerie, Jardin des Tuileries, Paris, jusqu'au 20 août. Tél 00331 44 50 43 00, site www.musee-orangerie.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 9h à 18h.

Photo (Orangerie, Paris 2018): L'un des derniers "Nymphéas" de Monet. L'abstraction lyrique n'est pas loin.

Ce texte est immédiatement suivi par celui sur "Monet et l'architecture" à Londres.

Prochaine chronique le lundi 28 mai. A la découvertes des symbolistes baltes au Musée d'Orsay.

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