Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Centre culturel suisse va avoir 30 ans. Et alors?

Ceux qui lisaient (déjà... ou encore) la presse romande il y a une trentaine d'années s'en souviendront. Dirigé par Jacques Pilet, «L'Hebdo» avait fait son cheval de bataille de la création d'un Centre culturel suisse à Paris. Il fallait à notre pays une vitrine dans la capitale française. Le Centre a ouvert ses portes en 1985, il y a juste trente ans. Situé en plein Marais, non loin des musées Carnavalet, Picasso et Cognacq-Jay, il manque de visibilité. Le bâtiment se situe au fond d'une impasse historique certes, puisque le duc de Bourgogne Jean sans Peur y fit assassiner son rival Louis d'Orléans en 1407, mais obscure. La chose n'a pas empêché les directeurs successifs d'y organiser expositions, concerts, spectacles ou colloques. Où en est le Centre en 2015? Rencontre avec Olivier Kaiser, qui le dirige en tandem avec Jean-Paul Felley. 

Un peu d'histoire du Centre, pour commencer.
Les premiers projets datent du début des années 80. Le Centre (CCS) a ouvert sous la houlette de Pro Helvetia en septembre 1985, avec une direction collégiale à six têtes. Elle s'est maintenue un an ou un an et demi. Le Centre a ensuite connu un bref passage d'Otto Ceresa, le directeur adjoint de Pro Helvetia. Autant dire que Zurich pilotait Paris. Le Bâlois Werner Düggelin a pris sa suite trois ans. Il s'agit du premier directeur autonome. Il est resté en contact avec nous. Ce metteur en scène prépare aujourd'hui une pièce de théâtre pour le Centre. Daniel Jeannet lui a succédé de 1991 à 2002. Le passage de témoin me semble significatif. Un journaliste prenait la place d'un homme de théâtre, qui remplaçait lui-même un fonctionnaire. 

La suite...
La tourne a donc été lente. Après Jeannet, il y a eu Michel Ritter, lié aux arts plastiques puisqu'il s'agissait du créateur de Friart à Fribourg. Le profil changeait. Le Centre avait son curateur. Ritter a produit des expositions, sans pour autant constituer une collection. Michel est resté ici jusqu'à sa mort en 2007. Il avait pris le parti d'avoir deux programmateurs distincts, s'occupant chacun d'un domaine précis. A son décès, il s'est bien sûr trouvé des gens pour penser qu'il fallait fermer le CSS. Trop coûteux... Inutile... Pro Helvetia a organisé une consultation internationale. Quelle était au juste la perception du Centre dans le contexte français? Le message s'est révélé positif. 

Mais la Suisse possède aussi d'autres Centres!
Oui et non. Le CCS reste le seul à créer des expositions, montrer des spectacles et vendre des livres. Rome a été repris par Pro Helvetia, sans en devenir une émanation. Milan tient du satellite. Venise est géré par Pro Helvetia, qui y a installé un Salon Suisse. New York est conduit d'une autre manière encore et ne fait que de l'art contemporain. Quelque chose à l'américaine, avec une participation du mécénat privé. Il y a aussi des bureaux à Moscou, à Shanghai, à Johannesburg ou à La Nouvelle-Delhi. Ils servent avant tout d'interfaces. 

Revenons-en, Olivier Kaiser, à l'«écho positif».
Pro Helvetia s'appuie sur ce résultat. Un concours ouvert se voit lancé pour la reprise. Nous postulons, Jean-Paul Felley et moi. Nous possédions un profil histoire de l'art. Nous avions fait des études à Genève. Un cursus classique, qui avait dérivé vers le contemporain. Il faut dire que notre professeur était Maurice Besset, le légataire testamentaire du Corbusier. Un organisateur de grandes expositions. Un homme qui s'était intéressé très tôt au minimalisme et au Land Art... 

Vous avez donc toujours collaboré avec Jean-Paul Felley.
Absolument. On a commencé en se disant qu'on se refuserait à montrer les seuls morts, comme cela se faisait souvent à l'époque. Notre question commune était: «Comment les choses se passent-elles maintenant?» Nous avons été voir les directeurs d'institutions afin de leur proposer des présentations mêlant l'art et le design, ce qui ne se faisait pas encore en 1989. On a débué avec Mario Botta, puis nous avons passé à Pierre Chareau ou à Jean Prouvé. Felley étant Valaisan, il avait des contacts avec la Fondation Moret de Martigny. Parallèlement, je collaborais au centre d'Art contemporain à Genève, tandis que Felley faisait ses classes chez les Gianadda. Nous avons ensuite lancé Attitudes à Chêne-Bougeries. Cette entité s'est beaucoup promenée avant d'aboutir rue du Beulet, à Genève. Un lieu repris par la HEAD. Nous avons monté avec Attitudes des projets jusqu'au Chili ou au Liban. Des projets qui s'étaient bien éloignés du design pour entrer de plain-pied dans le contemporain. 

Vous avez été choisis pour Paris.
Oui, alors qu'il y avait beaucoup de candidats. Pro Helvetia nous a donné un cahier des charges à la fois clair et interprétable. Nous avons donc pu adopter des partis tranchés. Le principal était de ne faire que du contemporain. Mais pas de manière obtuse. Nous n'allions pas refuser de traiter le tricentenaire Rousseau en 2012. Il nous fallait jute trouver le bon biais. L'autre idée était de rester aussi pluridisciplinaire que possible. Ce n'est pas une voie facile. Il faut unir sous un même toit des artistes très différents, qui attireront des publics eux aussi très divers. 

Expliquez-vous.
Un Centre comme le nôtre, pour perdurer, doit fidéliser les gens. C'est très dur. Si nous nous intéressons à tout ce qui se fait aujourd'hui, notre clientèle pas. Elle regroupe les amateurs d'art, les auditeurs de concert et les spectateurs de théâtre. Nous devons constater que ces gens ne se mêlent pas. Les soirs de spectacle, nous laissons les salles d'exposition ouvertes. Elles restent vides! 

Il vous faut donc courir plusieurs lièvres.
C'est ça. La chose suppose un travail multiple, persévérant, patient et efficace. Il faut entretenir des réseaux. Il y a la manière classique, le journal sur papier. Nous avons créé «Le Phare», publié trois fois pas an, que rédige une petite équipe. Nous y incluons des entretiens avec les artistes et un calendrier de tout ce qui est suisse en France: expositions, livres, disques.... «Le Phare» est tiré à 10.000 exemplaires. Il s'accompagne de 16.000 copies du petit programme indiquant l'ensemble de nos manifestations. Cela ne suffit pas. Il a fallu imaginer des flyers, bien distribués. Là dessus, nous avons naturellement branché les nouvelles sociabilités, comme Facebook. 

L'offre culturelle parisienne a atteint une ampleur démentielle. Vous sentez-vous en perpétuelle concurrence?
Evidemment, mais ce n'est pas désagréable. Il y a là un côté excitant. Et puis, nous apportons des propositions complémentaires. La chose suppose de bouger. D'être là où il faut. De rencontrer des gens pour de «small talks». Nous glanons ainsi des informations. Nous maintenons des contacts. C'est une autre manière de communiquer que le journal ou Facebook. La concurrence nous a amené à développer l'idée de nouveauté. Il nous faut des exclusivités, ou du moins des premières françaises. Quand il s'agit de «petites formes», nous nous trouvons dans le besoin de coproduire. Il ne faut pas que ce soit trop cher. Je dirais 5000 ou 6000 francs. Ce que nous produisons, nous essayons ensuite de le faire tourner. Nous ne faisons ainsi pas qu'importer. Nous exportons. 

Avec combien d'argent?
Nous pouvons compter sur à peu près 1.920.000 francs, avec des oscillations. Pour la programmation et la production, il reste 600.000 francs. C'est très, très peu. A la conférence de presse annuelle, il y a toujours un journaliste pour demander comment c'est possible. N'oubliez pas que nous organisons 70 soirées par an, qui vont de la conférence à la pièce de théâtre, répétée plusieurs fois il est vrai, en plus des expositions. 

Quel est le critère essentiel pour un choix?
Il faut un élément suisse. Se pose néanmoins le problème de la langue. A Paris, on ne parle pas allemand. Avec les plasticiens, aucun problème. Du moins en apparence. Le goût parisien correspond en fait au goût romand. Pour le théâtre, en revanche, pas question de sous-titres. Nous nous en tenons au français. La musique, ça va, même si l'élément romand domine encore une fois. Avec l'architecture, un semblant d'équilibre semble enfin trouvé. Nous montrons avant tout des Alémaniques. Normal. Les bureaux bâlois ou zurichois produisent davantage, et il y a la présence de l'ETH, ou «Poly». Il ne fait bien sûr pas oublier que le Centre reflète aussi ce que font les Suisses de l'étranger, qu'ils soient à Londres ou surtout à Berlin. 

Où en être-vous de votre parcours parisien, Jean-Paul Felley et vous?
Nous avons des mandats. Le premier était de six ans. Il s'est vu renouvelé. On a obtenu cette fois quatre ans, ce qui nous laisse en place jusqu'à l'automne 2018. Après, ce sera fini. La règle de Pro Helvetia, c'est dix ans au maximum. 

Venons-en maintenant aux 30 ans.
On s'est bien sûr demandé ce qu'il fallait faire. Il y a déjà eu les 25 ans avant... C'était en 2010. Nous avions alors transformé le lieu. Il y avait, côté rue, une bibliothèque peu vivante, où les rayonnages avaient fini par s'installer devant d'autres rayonnages, ce qui rendait l'accès aux livres les plus anciens impossible. Ce dépôt a été éliminé, non sans sacrifices. Nous avons donné beaucoup d'ouvrages pour faire de la place. Ce qu'il nous fallait, c'était de l'air. Une vitrine, bien visible de la rue des Francs-Bourgeois. Nous y avons installé une librairie. On y trouve 1300 titres, surtout francophones ou bilingues. Il y a des romans, de l'architecture, de la BD, des DVD, des albums pour enfants et j'en passe. L'action de 2015 devait par conséquent se révéler autre. 

Quelles sont alors, Olivier Kaiser, les formes adoptées pour 2015?
Il y en a deux. Cet automne, il y aura un festival tournant autour de la performance. Il y aura là des Suisses de l'intérieur et de l'étranger, plus des étrangers travaillant en Suisse. Il s'agira d'une manifestation très étalée. Elle offrira la première place à un mode artistique qui nous passionnait déjà au temps d'Attitudes. Les plasticiens croiseront sans cesse des gens de scène. Commencé le 18 septembre, le festival se terminera le 13 décembre. D'ici là, nous aurons proposé eux saisons normales, l'une se terminant le 29 mars et l'autre allant du 17 avril au 12 juillet. 

Et l'autre forme?
Un livre. Nous avons pensé qu'il convenait de laisser une trace. Restait à décider ce qu'on mettait dedans. Réflexion faite, l'ouvrage comportera trois sections. La première consistera en une grande discussion avec les quatre directeurs survivants. Les thème abordés iront de l'historique aux regards croisés sur les mêmes questions. Il y aura aussi là de la documentation, ce qui ne va pas sans problèmes. Au début, seul les vernissages étaient photographiés. La seconde partie, la plus forte, parlera des trente artistes ayant marqué le Centre ou ayant été marqués par lui. Cette sélection comportera trente textes nouveaux commandés à trente auteurs. Trente photos seront par ailleurs prises en situation, les créateurs disparus se voyant évoqués par des lieux emblématiques. 

Et la fin de l'ouvrage?
Elle se composera d'une liste. Elle comprendra toutes les activités du Centre depuis les origines. Il y aura là des milliers de données, avec un choix iconographique. Edité par Noir sur Blanc, dans le canton de Vaud, l'ouvrage doit être prêt pour le 18 septembre. Nous recevrons alors Alain Berset, qui est aussi notre ministre de la culture.

Pratique 

Centre Culturel Suisse (CCS), 32-38, rue des Francs-Bourgeois, Paris. Tél. 00331 42 71 44 50, site www.ccsparis.com Il sera question, en temps voulu, du festival de performances. Photo (CCS) : L'entrée du Centre, avec l'impasse qui joua son rôle dans la Guerre de Cent Ans. 

Prochaine chronique le samedi 28 mars. Retour au classique. Visite au château de Versailles de la belle exposition consacrée à Charles de La Fosse (1636-1716). Un novateur en son temps...

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