Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/La Semaine du dessin, du côté des Anciens. Récit

Il y avait «la semaine des quatre jeudis». Celle qui n'existe pas. «La Semaine du dessin», qui vient de se clore à Paris, apparaît bien réelle. Elle dure cependant douze jours, si l'on compte tout. Douze journées souvent remplies à ras bords. Il faut dire que, depuis la création du Salon du Dessin en 1991, ce médium désuet est redevenu à la mode. Il s'agit aujourd'hui de l'art jeune par excellence. Je vais donc partager mon article en deux, comme s'il s'agissait d'une poire. Aujourd'hui, les Anciens. Demain, les Modernes. 

Pour se faire remarquer, mieux vaut venir trop tôt que trop tard. Depuis bien des années, les manifestations off, pour parler comme au festival d'Avignon, sont donc remontée en amont. Dès le jeudi précédant cette foire commerciale (je sais, il serait mieux élevé de parler de manifestation culturelle...), différentes galeries parisiennes présentent leurs nouvelles acquisitions, tant Rive gauche que Rive droite, dans le Quartier Drouot. Ce dernier s'est d'ailleurs fédéré, ce qui n'exclut pas, comme ailleurs, de gentils intrus. Nous sommes ici dans le off off, comme à Broadway cette fois. Il y a toujours là quelques bons dessins anciens servant de locomotives à des wagons parfois poussifs. N'oublions pas que le genre se raréfie sur le marché.

Thème de l'année, l'architecture 

Pour le dessin classique, qui affronte la «concurrence» de quatre salons (1), les choses sérieuses débutent en fait le lundi, tandis que les grandes expositions s'inaugurent à la chaîne dans les musées. Velázquez au Grand Palais, la collection Roberto Longhi à Jacquemart-André cette année. Lundi, c'est en effet le jour de la sauterie du Louvre, où il ne se passe plus grand chose en matière graphique depuis l'arrivée conjointe de Jean-Luc Martinez à la direction du musée et celle de Xavier Salmon à celle du département des dessins. Pas d'accrochage public du coup, mais la présentation lors d'une soirée réservée à une centaine d'élus (j'en étais) de quelques projets d'architecture du Bernin ou de Mansart. Le colloque de 2015, organisé par le Salon du Dessin, porte en effet sur le sujet. On se demande juste ce lundi qui aura le temps de lui consacrer deux après-midi entières. 

Le mardi, c'est le vernissage du Salon. Nous ne sommes pas 10.000 dans l'ex-Bourse, comme à Maastricht. N'empêche qu'il y a du monde. Et du «beau linge», pour employer une expression démodée. Pour voir les 39 stands sont réunis une flopée de conservateurs de musée américains (français un peu moins), des collectionneurs nationaux et internationaux, d'autres marchands, plus quantité d'autres têtes connues. Normal! Ce sont à chaque édition les mêmes. L'assemblée tient de la réunion de famille. Autant dire qu'on y papote ferme, quitte à voir parfois partir un bon achat sous son nez. Car tout se présente bien en 2015. Après trois heures de vernissage (il dure six heures de temps pour les endurants), la Galerie de Bayser a déjà dû modifier son accrochage. Vendu! Vendu! Vendu!

Les invendus de Maastricht 

Petite pause. Je rappelle ici le principe du Salon. Les membres fondateurs de cette foire qui a créé le «buzz», comme plus tard «Paris Photo», y viennent de droit. Les autres participants sont invités. Il existe des hôtes quasi permanents. Surtout des Anglo-saxons et des Germaniques qui, côté prix, font valser l'anse du panier. Demander 450.000 euros pour une minuscule aquarelle (9 centimètres sur 14) de l'expressionniste Franz Marc, c'est par exemple beaucoup. Certaines de ces gens arrivent de Maastricht, terminé deux jours plus tôt. Si Katrin Bellinger renouvelle complètent sa présentation, on ne saurait en dire autant de plusieurs de ses confrères. D'où une petite question. Paris sert-il vraiment à écouler les invendus de Maastricht? 

Complétée par une belle exposition de la Bibliothèque nationale sur... le dessin d'architecture, la manifestation ne s'en révèle pas moins d'une haute tenue. Peu de chefs-d’œuvre cependant, en dépit d'un sublime Wilhelm Leibl chez Arturo Cuelllar ou d'un immense projet néo-classique de Giovanni Battista dell'Era chez Carlo Virgilio, qui ont trouvé preneurs aussi sec. Le moderne (XIXe et XXe siècles) est en passe de l'emporter. Certains poussent jusqu'au contemporain. Après tout pourquoi pas, puisque c'est ici que se décernera jeudi le Prix Guerlain, qui constitue le Nobel du dessin actuel? Un stand propose par conséquent Zao-Wou-Ki, dont les œuvres arrivent post mortem sur le marché. Marlborough Fine Art, qui pratique des tarifs majuscules, se concentre, lui, sur Avigdor Arikha, décédé en 2010.

Deux têtes nouvelles 

Le Salon du Dessin teste aussi deux ou trois nouveaux par an. En 2015, c'était le tour d'Emmanuel Marty de Cambiaire. Un monsieur très bon genre, qui exerce place Vendôme (il faut en fait franchir un passage, traverser une cour et emprunter l'escalier de la maison qui se trouve au fond). Emmanuel a un beau carnet d’adresse. De l'entregent. Du goût. Une jolie marchandise aussi. Tout se déroule bien pour lui au Salon. Au départ expert en vases grecs, Antoine Tarantino tient pour sa part une galerie rue Saint-Georges. Peint en rouge, le lieu mélange dans un style de palais romain tableaux baroques, antiques et dessins. Il reste juste un peu excentré. Antoine a convaincu avec des pièces souvent difficiles, remontant toutes aux XVIe et au XVIIe siècles. Inédit, son Simon Vouet s'est envolé avant qu'il ait eu le temps de dire ouf. 

Les stakhanovistes et (surtout) les vrais acheteurs se sont retrouvés dès le lendemain mercredi chez Christie's, qui ne proposait pas moins de trois ventes dont (l'une en deux parties). Afin de tout montrer, l'illustre maison avait dû emprunter l'arcade d'un galeriste voisin, avenue Matignon. Il y avait là les poids lourds de la Fondation Triton (Picasso, Redon, Léger...) Les tritons s'en débarrasseraient pour passer comme tout le monde au contemporain. L'autre ensemble était formé par l'acte III de la vente I.Q. Van Regteren Altena (2). Ce Hollandais très cultivé collectionnait dans les années 20 à 50. Il s'agissait cette fois de ses feuilles italiennes et françaises n'ayant pas fini dans les musées néerlandais. Sold out! Avec lui, tout est parti, à de prix parfois cassés. Il faut savoir se montrer grand seigneur quand on a par ailleurs obtenu des enchères plus que confortables.

Coup de tonnerre à Drouot 

Le vendredi, c'était le tour d'Artcurial, qui venait après de nombreuses petites ventes de Drouot, où il y avait aussi des dessins. Ce fut plus laborieux. Les gens semblaient un peu fatigués. Fauchés. Certains avaient en plus accompli les visites ou les «courses d'école» organisées par le Salon du Dessin, qui proposait des excursions en car. Il s'agissait de voir des expositions de dessins nouvelles à Sceaux ou à Chantilly. Le soir d'avant, il y avait aussi eu le tour de table, avec 30 invités seulement (j'y étais aussi...), de la Fondation Custodia. Léonard de Vinci et Perugino passaient de main en main. Chez Artcurial, il y a donc eu un certain nombre de «ravalés», vilain mot signifiant qu'elles sont restées sur le carreau. 

Il faut aussi dire que le coup de tonnerre de l'année est venu la veille, le jeudi, d'une minuscule vente courante de Drouot. Il se trouvait là une jolie feuille, estimée dans les 500 euros. Après une longue bataille, la chose s'est arrachée 200.000 euros (plus de 250.000 avec les frais!). L'Hôtel renouait avec sa légende. Il s'agirait d'une découverte importante. Si importante que personne n'en sait le fin mot. En tout cas, pas moi. 

Voilà. C'est tout pour aujourd’hui. Les Contemporains demain.

Photo (DR): "Projet de lit de parade pour Marie Mancini, princesse Colonna", de l'atelier de Johann Paul Schor (1615-1674). Vendu chez Antoine Tarantino. Pour la petite histoire, le lit, surmonté d'une dizaine de mètres de rideaux drapés, s'est effectivement construit. Marie ne l'a utilié qu'une seule fois. Certains de ses éléments ont survécu jusqu'à nos jours.

(1) Il y a eu, en même temps à Paris, le Salon du Dessin, Drawing Now, DDessins, ArtParis et le Pavillon des arts et du design.

2) L'acte IV et dernier de la vente Van Regteren Altena se jouera à Amsterdam.

 

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