Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS / La sale guerre des architectes de 39 à 45

Attention, exposition dérangeante! Avec "Architecture en uniforme", la Cité de l'Architecture & du Patrimoine de Paris s'attaque à un sujet difficile. Si les blessures de la Guerre de 1914 se sont refermées comme par miracle en quelques années, celles de 1939-1945 restent ouvertes. Beaucoup de sujets restent tabou. Il s'agit, comme on le dit avec une belle hypocrisie, de ne pas "heurter les sensibilités". Le moindre mot de travers, et la polémique enfle, encouragée par une presse putassière. Comment progresser dans de telles conditions? 

Après les bombardements aériens de la Première Guerre mondiale, on savait que la suite allait se révéler pire. Aussi bien André Maurois qu'Ernst Jünger avaient prévenu le monde dans leurs livres des années 1920. Les règles du jeu avaient changé. Comme le résumait bien le militaire Paul Vauthier en 1930, "la frontière n'est plus une ligne, il s'agit désormais d'une surface". Un vaste champ à pilonner d'un côté et à défendre de l'autre, sans trop se soucier des habitants...

Une économie au service du conflit

On connaît la suite. La Cité de l'architecture va nous la rappeler dans une immense salle incurvée, où les documents alternent avec les textes. Dès 1939, d'immenses moyens se voient mis en œuvre dans les deux camps. L'économie se retrouve mise au service du conflit, presque dans sa totalité. Il s'agit de détruire et de reconstruire. D'innover surtout. Dans cette course de vitesse, l'impensable devient possible, de l'Oural au désert américain. Ford Motors, construit en deux ans dans le Michigan, est une usine de dix hectares capable de produire un avion par heure. 

Il y a de tout, en fait, dans l'"Architecture en uniforme". A ce gigantisme des machines de guerre, qui vont du Mur de l'Atlantique en Europe au Pentagone américain s'oppose l'extraordinaire modestie des maisons de remplacement, destinées aux civils. Ceux-ci ont pourtant tout perdu. Si Londres a finalement pas trop mal tenu le coup sous les attaques allemandes, Cologne sera détruite à 93 pour-cent en mai 1945. Un peu partout, la reconstruction, plus ou moins bien programmée, plus ou moins bien appliquée, durera ensuite jusqu'au milieu des années 1950. Une décennie d'attente après six ans d'horreur.

Les choix idéologiques des élèves du Bauhaus 

Quel rôle jouent ici les architecte? C'est le propos envisagé par Jean-Louis Cohen, professeur en histoire de l'architecture et des villes à l'Institute of Fine Arts de New York University. La réponse se révèle à la fois simple et complexe. Pas de construction sans constructeur. Mais un poids politique monstrueux infléchit tout. Ces sont ainsi des architectes qui ont bâti Auschwitz, Peenmünde, la base hitlérienne de construction et de lancement des fusées, ou Oak Ridge, la "ville secrète" américaine où sont nées le bombes atomiques. 

La chose suppose des choix idéologiques de la part de concepteurs. L'exposition commence d'ailleurs dans le corridor avec une galerie de portraits, montant nombre des vedettes de la construction en uniforme. Mais comment expliquer certain basculements? Nombre de ces hommes (il y a à peine une ou deux femmes) sortent du Bauhaus, fermé par les nazis. Certains vont pourtant se ranger du côté d'Hitler, alors que d'autres feront carrière aux Etats-Unis. Ernst Neufert assistera successivement l'avant-gardiste Walter Gropius et l'architecte officiel du Reich Albert Speer. Il est permis de se demander au passage si un art aussi dispendieux que l'architecture n'assouplit pas davantage les consciences que la peinture, nécessitant une seule toile, ou une littérature ne demandant que du papier...

Une extrême prudence du propos

Ce ne sont évidemment pas les questions que pose le commissaire, déjà conscient de marcher sur des œufs. Une extrême prudence caractérise l'exposition, par ailleurs remarquable (bien que très austère), de Jean-Louis Cohen. Il suffit de lire les textes, placardés aux murs. En 2014, on se demande encore si la destruction de Dresde ou la bombe d'Hiroshima "étaient inévitables afin de permettre la victoire alliée sur les forces de la barbarie". En termes clairs, fallait-il en rajouter une couche? Pas de réponse, bien sûr. 

Notons cependant que, sur des points moins graves, cette manifestation très documentée (on admire le travail de recherches) sait soulever des lièvres. On y voit Churchill promouvoir les abris anti-aériens privés, et non collectifs, afin de favoriser les propriétaires fonciers et une ville nécessaire à la défense nationale, Willow Run, ne pas se construire aux Etats-Unis. Ford n'a pas voulu vendre ses terrains. Le lobby républicain avait peur d'un basculement électoral après la venue de trop d'ouvriers. Que voulez-vous? La guerre reste sale jusqu'au bout!

Pratique

"Architecture en uniforme", Cité de l'Architecture & du Patrimoine, Palais de Chaillot, 1, place du Trocadéro, Paris, jusqu'au 8 septembre. Tél. 00331 58 51 52 00, site www.citechaillot.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 11h à 19h, le jeudi jusqu'à 21h. Photo (DR): Une affiche française d'après 1945. La reconstruction prendra dix ans. Elle ne comportera pas que des réussites.

Prochaine chronique le jeudi 10 juillet. Tatiana Trouvé se retrouve au Mamco pour l'été. Deux étages entièrement conçus par l'Italienne.

 

 

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