Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/La restauration d'un tableau célèbre peut-elle créer l'événement?

Crédits: Musée d'Orsay

La restauration d'un tableau célèbre peut-elle créer l'événement? En Italie, aucun doute, oui. On se souvent des polémiques sans fin suscitées par le nettoyage du plafond de la Sixtine (qui est bien sûr une fresque). Où Michel-Ange avait-il bien pu trouver ces tons super pop? C'étaient pourtant les vraies couleurs. A Madrid, les visiteurs ont eu le même choc, il y a déjà longtemps, en retrouvant leurs «Ménimes» métamorphosées. Suite au passage d'un restaurateur anglo-saxon, le chef-d’œuvre de Velázquez n'était plus doré, mais argenté. C'était avant que Google ne prouve que la nation de tonalité restait très relative en matière de photographie d'un tableau... 

Mais en France? Eh bien oui, la restauration fait aujourd'hui partie des choses dont on parle. Musées et églises s'en servent pour leur promotion. Oui, nous nous occupons bien des œuvres dont nous avons la charge. Le Louvre vient ainsi de bichonner le «Saint Jean Baptiste» de Léonard de Vinci. Confié à Regina Moreira, le fragile panneau n'avait pas subi d'intervention depuis 1802. Il était devenu brunâtre. Ou roussâtre. Ou même noirâtre. La restauratrice y est allée avec une infinie prudence durant ses opérations, qui ont duré un an. Léonard était un expérimentateur impénitent. Avec lui, on ne sait jamais comment vernis et glacis ont été posés. De plus, ce sacripant laissait souvent ses peintures en jachère des années. Les premières couches avaient vieilli quand il apposait les suivantes.

Opération presque clandestine

Le résultat n'est pas aussi spectaculaire que celui de la «Sainte Anne» de Vinci, qui a perdu ses coulées brunâtres (genre chocolat fondu) il y a quelques années lors d'une restauration qui avait mis le Louvre à feu à sang. Une ou deux portes avaient même claqué. Il eut donc fallu faire mousser l'événement. Sous une direction moins molle que l'actuelle, il y aurait par exemple eu une exposition-dossier. On aurait fait venir le dessin de Windsor et la copie d'époque (entre 1505 et 1510) d'Oxford. Eh bien, rien de tout ça! L'institution s'est contentée de remettre le tableau dans la Grande Galerie, là où il était. Il n'y a même pas un cartel pour annoncer l'opération. Sans le numéro de janvier de la revue éditée par l'institution, qui s'appelle du reste «Grande Galerie», le public ne saurait tout simplement pas la chose. Le Louvre, qui finit par ressembler à note Musée d'art et d'histoire en plus grand, ne sait tout simplement plus communiquer. On l'a déjà vu avec la Collection Tessin, exposition non annoncée, ou la présentation des Rembrandt, acquis en «joint venture» avec Amsterdam. Les deux portraits étaient accrochés, sans que ce soit dit nulle part, dans les salles de peinture italienne... 

La Ville de Paris fait-elle mieux? Il y a quelques semaines était proclamée la fin de la restauration des fresques d'Eugène Delacroix à l'église Saint-Sulpice. Un cycle exécuté à la fin de sa vie, vers 1860. Cela peut sembler une bonne nouvelle. L'état des églises parisiennes est alarmant. Il faudra bientôt prendre un parapluie pour s'y promener à cause des chutes de pierres. La Mairie ne fait rien, en dépit des rodomontades (des vantardises, si vous préférez) d'Anne Hidalgo. Tout un patrimoine de la fin du XIXe siècle, qui présente il est vrai le défaut d'avoir été réalisé de manière peu chrétienne avec de la caséine ou de la toile marouflée, part ainsi en morceaux. Il se trouve en nettement plus mauvais état que les fresques florentines du XIVe siècle. Effectivement, l'ensemble où Delacroix a représenté «Héliodore chassé du Temple» ou «La lutte de Jacob avec l'ange» a maintenant fière allure. Deux bémols, cependant. Ces peintures étaient déjà en bon état avant l'intervention. Et surtout les autres décors de l'église sont en ruines, à l'exception de la chapelle ornée par Abel de Pujol. C'est parfois trop tard pour faire quelque chose. Les immenses parois d''Emile Signol ont déjà perdu leur couche picturale. On ne voit plus que les pierres des murs.

Travailler en public 

Orsay, maintenant. Le musée a adopté, en matière de travaux de conservation, une politique dynamique. Plusieurs toiles à grand spectacle viennent ainsi de se voir restaurées. Sur place, et non dans les ateliers spécialisés de Versailles. Il s'agit d'en mettre plein la vue des mécènes, grands et petits. Pour cela, il faut de grandes tartines. Mais ça marche! Après «Le rêve de bonheur» de Dominique Papety, qui doit faire à peu près le métrage carré d'un studio pour étudiant, il y a le prestigieux «Atelier» de Gustave Courbet. Le travail sur la toile et le support, effectué en public dans une cage de verre, donne d'étonnants résultats. Mais oui, il y a des couleurs chez le maître d'Ornans! Et même du rose. La composition en ressort métamorphosée. «Les femmes gauloises», peintes sur un gigantesque support par Auguste Glaize en 1851, alors que la France retrouvait ses ancêtres oubliés depuis des siècles au profit des Francs, revient pour sa part de loin. Il y avait de grosses lacunes en haut à gauche. Ce morceau de bravoure apparaît maintenant pimpant, ce qui plaît aux visiteurs. Ceux-ci ont déjà eu la même impression de neuf en découvrant, non loin de là «Le remord» (un remord très dénudé) de Louis Baader. Une triple réussite, qui a passé par une bonne communication. 

Et Beaubourg? Là, on se montre plus discret. La restauration du moderne, et pire encore du contemporain, fait partie des tabous. Et pourtant! Avec l'irrespect des techniques, les séchages trop rapides et d'inavouables «techniques mixtes», on frôle vite la catastrophe. Mais l'intervention se fait en catimini, en espérant que l'artiste ou des héritiers ne fassent pas trop d'histoires. Nous assistons donc parfois à des miracles dignes de Lourdes et de Lisieux. Comment les Matisse de la Collection Chtchoukine, présentés avec le succès que l'on sait à la Fondation Vuitton, ont-il par exemple pu retrouver des couleurs aussi éclatantes et de quelle manière les craquelures ont-elles disparu?

Photo (Musée d'Orsay): "Les femmes gauloises" d'Auguste Glaize, 1851. Il manque un bout du tableau sur la photo en haut et en bas.

Prochaine chronique le lundi 2 janvier. Quelles sont en Suisse les grandes expositions de 2017?

 

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