Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/La "Picasso mania" a envahi le Grand Palais

C'est un prêté pour un rendu. Durant toute sa vie, Pablo Picasso (1881-1973) a réutisé les peintres du passé. Il l'a d'abord fait de manière implicite, avec Puvis de Chavannes ou Ingres. Puis, après la Seconde guerre mondiale, il a agi ouvertement par appropriation explicite. L'Espagnol a ainsi pompé en grandes pompes le Delacroix des «Femmes d'Alger» comme le Velásquez des «Ménimes» ou le Cranach de «David et Bethsabée». Certains maîtres l'ont bien sûr mieux inspiré que d'autres. Le Manet du «Déjeuner sur l'herbe» a ainsi connu une postérité plus heureuse que le David de «L'enlèvement des Sabines». 

Très rapidement, l'artiste est cependant devenu lui-même un modèle. Il l'a été par son oeuvre, par ses attitudes politiques, voire sa vie quotidienne. Créateur d'images, Picasso savait du reste admirablement gérer la sienne. Il a ainsi engendré une «Picasso mania» durable, comme le prouve la vaste exposition du Grand Palais parisien. Cette dernière se concentre sur les années 1971 à 2015. En 1970 et 1973, l'homme connaît en effet son ultime jeunesse. La présentation de ses nouvelles peintures à Avignon (ou en Avignon, je ne sais plus ce qu'il faut dire) fait scandale. Son refus de l'abstraction donne lieu à des toiles très libres, qui se verront qualifiées de barbouillages. Elles avaient en réalité une décennie d'avance. Quand le Guggenheim de New York consacrera en 1984 une exposition aux «final years» de Picasso, toute la peinture américaine s'y reconnaîtra, de Jasper Johns à Keith Haring en passant par Andy Warhol.

Cité par tout et par tout le monde 

Montée par Didier Ottinger avec l'aide de Diana Widmaier-Picasso et d'Emilie Bouvard, l'exposition s'égaille cependant, mine de rien, dans de multiples sens. Il y a évidemment la postérité innombrable de Picasso, qui va de sa citation picturale à l'exploitation de son image (par Ian Pei Ming et Maurizio Cattelan, notamment). Mais le public trouve aussi d'étonnantes variations sur des thèmes connus. Picasso ne niche partout, même où on ne l'attendait pas. Jean-Paul Battaglia et Fabrice Aragno ont créé une banque iconographique, projetée de manière aléatoire. Il y a là ce qui sort de la publicité, du cinéma et des ballets filmés. Le visiteur se retrouve pris, dans cette section «Picasso crève l'écran», dans un flux d'images sans cesse renouvelé. 

Il ne s'agit pas là du seul point consacré aux images mobiles. Le montage «Star system» met bout à bout les innombtables portraits pris de Picasso, qui aura été autant photographié que Marilyn, et les actualités cinématographiques, puis télévisées, où l'Ibérique cabotine à la perfection accent compris. Cette attention a culminé en 1955 avec «Le mystère Picasso» d'Henri-Georges Clouzot, présenté à Cannes. Ce long-métrage prouvait que l'artiste était désormais plus célèbre que son oeuvre.

Une scénographie efficace

Pour aborder autant de points, tout en créant un espace où la Néerlandaise Rineke Dijkstra travaille (par le biais d'un film) avec des élèves sur «La femme qui pleure», et un autre illustrant l'influence de Picasso sur «Les quatre saisons» de Jasper Johns, il fallait une vraie bonne scénographie. «Picasso mania» l'a trouvée avec celle de l'agence bGc studio (je respecte l'ordre des majuscules et des minuscules). Elle regroupe, de manière assez serrée, les oeuvres originales du peintre. Ces dernières se retrouvent dans des sortes de niches, avant chaque section. Le gros de l'espace se voit du coup réservé aux variations. Elles vont de Leon Golub à Barcelò, Jeff Koons ou Philippe Parreno. La «mania», ou la manière, l'emportent ainsi sur Picasso, avec ses réussites... et ses ratages. 

On l'imagine aisément. Il ne s'agit plus d'une exposition populaire et consensuelle, comme pouvait le rester «Picasso et les maîtres», présenté au même endroit en 2008-2009. Anne Baladassari, révoquée depuis de la direction du Musée Picasso, y accumulait les chefs-d'oeuvre sous le signe de l'évidence et de la célébrité. «Picasso et les maîtres» avait du coup cassé la barraque: 783.352 visiteurs. Il y en aura bien moins pour «Picasso mania», même si l'exposition est étirée sur cinq mois. Pour tout dire, avant même le 13 novembre, elle réussissait un score à peine supérieur, au Grand Palais, à celui d'«Elisabeth Louise Vigée-Lebrun» à côté.

Ratages intéressants

Ce n'est pas un reproche. Bien au contraire. Le trio de commissaires a pris des risques en construisant un parcours truffé d'idées complexes et en proposant au public nombre d'artistes familiers aux seuls amateurs d'art contemporain. «Picasso mania», que j'allais voir en traînant les pieds, se révèle du coup stimulant et novateur. Subversif aussi, dans la mesure où il illustre un thème en montrant des ratages ayant ont ici leur place. Je ne peux pas dire, par exemple, que j'aie beaucoup aimé Picasso selon Errò, Julian Schnabel ou Paul Mc Carthy.

Pratique 

«Picasso mania», Grand Palais, 3, avenue du Général-Eisenower, Paris, jusqu'au 29 février. Tél. 00331 44 13 17 17, site www.grandpalais.fr Ouvert de 10h à 20h, sauf le mardi. Nocturnes les mercredis, vendredis et samedis jusqu'à 22h Ouvert tous les jours de 9h à 22h du 20 au 29 février. Photo (AFP): Picasso statufié par Maurizio Cattelan et peint par Ian Pei Ming.

Prochaine chronique le dimanche 17 janvier. Padoue présente Fattori, l'un des peintres italiens du XIXe siècle jugés parmi les plus importants.

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