Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/La peinture de Vera Pagava sort du Purgatoire grâce à trois galeries

Crédits: Galerie Jeanne Bucher Jaeger, Succession Vera Pagava, 2016

Je doute que vous ayez jamais entendu parler d'elle. Vous aurez du reste de la peine à la trouver dans les histoires de l'art. Vera Pagava (1907-1988) a pourtant plusieurs fois frôlé la célébrité, ou du moins la reconnaissance générale. Jeanne Bucher l'expose en 1944, alors que la France (partiellement) libérée vit l'année zéro de tous les possibles. En 1965, la Géorgienne de Paris participe à la Biennale de Venise. En 1982 encore, alors qu'elle brosse ses dernières toiles, elle se retrouve invitée par Pierre Granville, un homme qui compte alors, au Musée de Dijon. 

La mort est souvent suivie d'un purgatoire. Tout le monde a oublié cette femme au chignon serré et au profil de médaille. Il faut dire que l'univers artistique s'est emballé depuis trois décennies. Il est allé vers de nouvelles formes d'expression. Il a couru après la jeunesse. Il s'est surtout internationalisé. Depuis les années 1970, Paris n'a plus rien d'une capitale trépidante. Quand on demande à un artiste où il travaille, c'est toujours entre deux villes. Mais les deux villes en question se révèlent souvent Berlin, New York, Shanghai ou Los Angeles. L'«Ecole de Paris», qui a brassé les émigrés de tant de pays différents dans la première moitié du XXe siècle, semble aujourd'hui une vieille lune n'éclairant plus personne.

Rive Gauche 

Le Purgatoire offre cependant une différence avec l'Enfer. On en sort. Cet hiver, trois galeries parisiennes, et non des moindres, se sont associées pour proposer une rétrospective Vera Pagava. Un hommage plus éclaté qu'éclatant. Le brillant n'était pas le genre de cette femme réservée, presque hautaine, ne composant pas avec le commerce. Jeanne Bucher Jaeger, qui en arrive à sa quatrième génération familiale depuis celle qui fut, dans une première vie, bibliothécaire à Genève, s'est ainsi associée au Minotaure et à Alain Le Gaillard. Cela fait là trois lieux proches les uns des autres. Notez que nous sommes Rive Gauche. Le Marais actuel fait plus expérimental et aussi plus... commercial. 

Derrière l'exposition se trouve un commissaire, Matthieu Poirier. Difficile de résister à son enthousiasme. Après vous avoir regardé de son œil bleu, qui vrille par dessus ses lunettes, il n'a de cesse de vous convaincre. «Si nous avons choisi Vera Pagava, c'est parce qu'elle est singulière, même si l'on pourrait dire la même chose de tous les artistes. C'est aussi parce que nous bénéficions du recul de l'histoire. La décantation a eu lieu. Force nous est de constater que Vera se révèle importante dans ses deux périodes. Après avoir cultivé une figuration épurée jusque vers 1959-1960, elle a adopté l'abstraction.» Une abstraction sans sévérité. Avec des vibrations du pinceau refusant toute géométrie sèche. «Ses titres se sont fait allusifs. Il y a des paysages sur ces toiles qui font vaguement penser à Mark Rothko.»

Une exilée géorgienne 

Vera Pagava venait de Géorgie. «Sa famille s'est réfugiée en France quand sa terre natale a été annexée par les Soviétiques en 1923.» La débutante a été formé avant-guerre à l'Académie Ranson. «Ce n'est pas une isolée, même si elle a eu tendance à se retirer du milieu les dernières années.» L'artiste a ainsi développé une amitié d'une vie avec la Portugaise Veira da Silva, qui revient aujourd'hui en force. Avec Etienne-Martin. «Elle a ainsi pu combiner des formes issues du suprématisme russe avec des influences rendant sa peinture moins rigide.» Il ne s'agit pas moins d'une expression silencieuse, à la mesure d'une vie discrète. «Elle vendait, mais peu. Impossible de lui faire accepter un compromis. De ses origines aristocratiques, elle avait conservé un côté assez sélect.» 

Comment définir son art, dont chacune des trois galeries propose des pièces allant des années 1930 (il n'y a rien de connu avant) jusqu'à sa disparition en 1988? «Comme une musique où rien ne viendrait hausser le ton. Avec elle, pas de cuivres sonores. Pas de cris. Vera Pagava susurre, ou presque. Cette douceur reflète une peinture formant pour elle un miroir miraculeux.» Pas de couleurs vives, donc. Un équilibre de tons bruns, gris, bleutés ou parfois roses. «On a vécu des années trop bruyantes. Il me semble que ce silence mérite de se voir entendu, en tendant l'oreille.» On ne sera pas surpris d'apprendre que Vera était fascinée par les primitifs italiens. «Elle n'en a pas repris les thèmes. Elle n'a pas cherché à retrouver des techniques anciennes, comme la tempéra. Si elle s'en est inspirée, ce sont pour des détails.»

Un écho surprenant 

Est-ce grâce à sa seule présence? Faut-il voir aussi le talent de persuasion de Matthieu Poirier, que j'ai toujours connu travaillant sur des artistes modernes méconnus, comme pour la mémorable exposition du Grand Palais (et le Grand Palais dans son entier!) intitulée «Dynamo» (1)? L'accueil est bon. Je n'irai pas jusqu'à affirmer que le public se rue au Minotaure, chez Alain Le Gaillard ou dans un lieu aussi confidentiel que Jeanne Bucher Jaeger, qu'il faut aller chercher dans une cour, le passage depuis la rue n'indiquant que fort discrètement le nom de la fondatrice. Mais la presse, qui boude pourtant aujourd'hui les galeries, suit. Commente. Les musées achètent. Beaubourg s'est manifesté, suivi ou précédé comme il se doit par le Musée d'art moderne de la Ville. «Nous sommes pourtant ici dans des lieux sans tapage. Tout en retenue. Rien à voir avec Emmanuel Perrotin, chez qui j'ai organisé une exposition Jesús-Rafael Soto, qui n'a pas attiré moins de 24 000 visiteurs en une semaine. A mon avis, un record.» 

(1) «Dynamo», en 2013, entendait refléter un siècle de mouvement et de lumière dans l'art.

Pratique

«Vera Pagava, Corps célestes», galerie Jeanne Bucher Jaeger, 53, rue de Seine, galerie Le Minotaure, 2, rue de Beaux-Arts, galerie Alain Le Gaillard, 19, rue Mazarine. Jusqu'au 14 janvier. Sites www.jeannebucherjaeger.com www.galerieleminotaure.net www.alaingaillard.com 

Photo (Galerie Jeanne Bucher Jaeger): «La ville lumière» de 1963. Vega Pagava vient de plonger dan l'abstraction après vingt-cinq ans de peinture figurative.

Prochaine chronique le vendredi 30 décembre. La Bibliothèque d'art et d'archéologie, à Genève, se penche sur le catalogue et son histoire.

 

 

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