Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/La Monnaie met en vedette le sculpteur indien Subodh Gupta

Crédits: Subodh Gupta/La Monnaie, Paris 2018

A table! Jusqu'au 26 août la Monnaie de Paris, promue vitrine de l'art contemporain en 2017 après complète restauration, propose Subodh Gupta. «Le Damien Hirst indien», ai-je lu quelque part. Voilà qui ne me semble pas très gentil pour cet artiste asiatique, surtout si l'on a vu l'an dernier à Venise la cataclysmique présentation du Britannique dans les deux sites occupés par la Fondation Pinault. Cela dit, le même François Pinault se révèle l'un des plus fervents collectionneurs de Gupta. Il faut dire que la vaisselle en inox brillant de ce dernier offre tout le bling-bling requis pour devenir une star des ventes aux enchères d'aujourd'hui. 

Tout commence dans les trois cours de la Monnaie. Celle du centre propose un énorme arbre métallique plein de casseroles chauffées par le soleil, tandis qu'une autre abrite une voiture en aluminium pesant des tonnes. Le visiteur peut ensuite emprunter le grand escalier du bel édifice, construit sous Louis XV par Jacques-Denis Antoine, pour gagner les salles. La plus vaste contient en tout et pour tout un crâne, mais énorme. Il est bien sûr fait de vaisselle argentée et appartient comme il se doit à François Pinault. «Very Hungry God» parle, à l'instar de bien des pièces qui vont suivre, de nourriture et de malnutrition. Si de tels plats et assiettes ont envahi l'Inde, comme le plastique a inondé l'Afrique en tuant par là tout un artisanat séculaire, ces ustensiles demeurent loin d'être toujours pleins. L'Inde en pleine mutation économique conserve d'énormes poches de pauvreté. La famine y guette donc toujours, même si elle n'a plus atteint de pics aussi violents qu'en 1943. Et cela même si le texte du catalogue Skira, écrit par Bhrigupati Singh dans un sabir tout ce qu'il y a de plus universitaire, voit dans Gupta «le contraire même d'un artiste de la faim».

Acier inoxydable 

Mais qui est l'artiste, aujourd'hui présent dans les plus grandes foires internationales, sa récente intervention remarquée se situant à Art Unlimited de Bâle, édition 2017? Sous le titre de «Cooking the World», l'Indien avait ouvert, je le rappelle, un restaurant en pleine foire. Eh bien l'homme est né en 1964 dans l'Etat du Bihar, l'un des moins développés du sous-continent. C'est là qu'il remarque vers 1970 l'apparition de la fameuse vaisselle en acier inoxydable. Le summum du luxe pour les pauvres. Vocation précoce. Sa seconde demande à l'Ecole supérieure des arts et artisanats de Patna est acceptée en 1983. Gupta expose pour la première fois dès 1986. Il se lance à Delhi en 1989, sans appuis financiers. Le débutant rencontre en 1992 l'artiste Bharto Kher, qu'il épouse l'année suivante. Le couple vit dans des conditions précaires. La première installation de Gupta date de1996. Elle est achetée par un musée japonais. Dès lors, sa carrière démarre. L'artiste émergent se retrouve grâce à des résidence et à une bourse en Angleterre, à Fukuora et à New York. 

Si Gupta a passé de la peinture et de la sculpture aux installations, l'inox reste à venir. C'est chose faite de 1999. En 2000, l'artiste rencontre le critique et directeur (très contesté) d'écoles d'art Nicolas Bourriaud, qui signe aujourd'hui une partie du catalogue de la Monnaie. Deux ans plus tard, à l'occasion de l'inauguration du Palais de Tokyo en tant qu'espace d'art contemporain, un contact se noue avec Pierre Huber. La première exposition internationale de Gupta aura du coup lieu en 2003 à Genève dans sa galerie Art & Public. Elle s'intitule «This Side Is the Other Side». L'année suivante, Gupta enseigne à l'Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Paris, tout près de la Monnaie. Dès lors, c'est la déferlante. Impossible ici de citer ici toutes les expositions et les actions de Gupta, qui prennent un tour nettement plus social.

Un choix sévère 

De ce flot, les commissaire Camille Morineau et Mathilde de Croix ont dû retenir le plus emblématique. Le plus significatif. Il ne fallait surtout pas surcharger ces espaces historiques, sous peine de tout rendre anecdotique. Comme pour la récente rétrospective Maurizio Cattelan en ces lieux, il n'y a ainsi qu'une ou deux pièces par salle, en tentant de maintenir une certaine diversité. Se retrouvent ainsi les objets du quotidien que Gupta fait mouler, puis couler dans du nickel et du laiton. Une place a été laissée à la vidéo, l'Indien ayant ici même travaillé pour Chanel sur le thème du bagage. Aurait-il dû? Il y a enfin les «corps célestes», la nourriture pouvant aisément passer pour une allégorie de l'univers. Tout est question de point de vue. Surtout en Inde. 

A mi-chemin entre l'artistique, le mondain et le philosophique, l'exposition séduit sans toujours convaincre. Elle tient un peu trop du spectacle pour cela. Une seule pièce de Gupta suffit en fait à attirer l'attention. Il y a vite par la suite un effet de redondance avec lui. Et le décor se révèle ici trop prégnant. C'est riche et beau, la Monnaie! Il me paraît tout de même gênant de retrouver sous ses ors un «artiste de la faim». Et ce dans un établissement se montrant en plus si fier de son nouveau restaurant Guy Savoy...

Pratique

«Subodh Gupta», Monnaie, 11, quai de Conti, Paris, jusqu'au 26 août. Tél. 00331 40 46 56 66, site www.monnaiedeparis.fr Ouvert du mardi au dimanche d 11h à 19h, jusqu'à 21h le mercredi.

Photo (Subodh Gupta/La Monnaie, Paris 2018): "Very Hungry God" dans le grand salon de la Monnaie.

Prochaine chronique le jeudi 5 juillet. Zao Wou-Ki au Musée d'art moderne de la Ville de Paris. Bon catalogue Skira, 183 pages.

 

 

 

 

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