Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/La MEP montre la photographie de guerre selon James Nachtwey

Crédits: James Nachtwey/Maison européenne de la photographie, Paris 2018

C'est sans aucun doute le plus grand photographe de guerre actuel. Il y a quarante ans que James Nachtwey fait le tour du monde quand celui-ci ne tourne pas rond. On l'a vu en Bosnie, au Rwanda, en Irak, en Tchétchénie, en Afrique du Sud ou en Indonésie. En Europe de l'Est aussi, mais pour témoigner d'un mal plus sournois, la pollution. (1) A 70 ans, l'Américain est de retour à Paris. Il présente «Memoria» à la Maison européenne de la photographie (MEP) jusqu'au 29 juillet. L'homme occupe tout le bâtiment, à l'exception d'une mini-exposition à l'entresol. Il fait dire que la MEP, qui inaugure avec lui le règne de l'Anglais Simon Baker, semble avoir renoncé à montrer des images au sous-sol. Celui-ci permettait pourtant des accrochages de petit format.

Les images retenues par Laurie Hurwitz, Roberto Koch et Nachtwey lui-même, se révèlent au contraire de grandes dimensions. Il s'agit de tirages gigantesques, présentés sans légende mais pas sans explications. Le visiteur tient un livret à la main. La brochure situe chaque prise de vue dans son contexte. La chose a néanmoins suffi à alimenter l'une de ces polémiques picrolines (minuscule, l'adjectif vient de Rabelais) comme la presse les aime dans la mesure où elles lui donnent l'impression d'exister. Et je ne parle pas des réseaux sociaux, ces nouveaux censeurs! Le photographe serait ainsi coupable d'esthétiser la guerre. Il en ferait quelque chose de beau, et donc d'acceptable. Toujours le même reproche, souvent formulé pour Salgado... Notons qu'il se fait plus vif à notre époque où le 8e art se doit de rester aussi neutre que possible en proposant des photos en apparence (et souvent en réalité) insignifiantes. Question de mode.

Solide culture visuelle 

Né en 1948 à Syracuse dans l'Etat de New York (mais le nom donne l'idée de la splendeur grecque antique!), Nachtwey a fait de l'histoire de l'art à l'Université. Il lui en reste une solide culture visuelle. Elle se sent aussi bien dans la manière de cadrer que pour celle d'utiliser les lumières. Dans la fonction de la couleur aussi, même si la MEP souligne une nouvelle fois sa préférence pour le noir et blanc, plus facile à lire et à mémoriser pour le spectateur. L'artiste, car c'en est bien un, crée à chaque fois un tableau se situant dans le prolongement de la peinture classique. La précision de chacun d'entre eux laisse pantois. En un fragment de seconde, Nachtwey saisit dans son objectif tout ce qui est important d'une manière évidente et claire. Avec lui, pas besoin de ces «séries» servant de béquilles aux moins doués de ses confrères. Chaque photo tient un discours complet. «Le but de mes photos n'est pas qu'elles soient belles», a déclaré à propos de l'exposition l'homme au magazine «Polka». D'accord! Mais la beauté constitue aussi un moyen. 

Le regard de Nachtwey ne demeure en effet pas neutre. Il se veut témoignage militant. L'Américain parle pour ceux «à qui on a tout pris, leurs maisons, leurs familles, leurs bras, leurs jambes, jusqu'à leur entendement.» Il le fait inlassablement, alors que toutes ces guerres finalement se répètent et se ressemblent. Avec des moments de déprime, tout de même. «Ce métier est un fardeau qu'il vous faut porter.» Mais aussi des espoirs. L'Américain pense que les horreurs montrées de l'ex-Yougoslavie ont éveillé des consciences et mené pour finir à des solutions négociées. Et puis il faut toujours lutter. Ne pas avoir peur de recommencer. Ne pas baisser les bras, pendant qu'on en a encore. «C'est trop facile d'être désespéré», confie-t-il encore à «Polka».

Un lieu difficile

Présentée sur deux étages, l'exposition donne un choc. Je pense en particulier à cet immense panneau «Sacrifice», où se voient regroupées, agglutinées, les images d'hôpital. Nachtwey fait partie des mètres étalons grâce auxquels le public peut mesurer les autres photographes. Il y a en elles de la puissance et de l'empathie. Il est de bon ton de voir dans l'Américain un successeur de Robert Capa. Il n'y a pourtant aucune ressemblance. Capa reste souvent assez brut de coffrage. Ce plasticien de Nachtwey serait plus proche du Britannique Don McCullin, son aîné de treize ans. McCullin fait aujourd'hui du paysage de et la nature morte, avec un talent fou d'ailleurs. Il a presque tourné le dos au reportage. Il faut dire que le genre use ou tue ceux qui le pratiquent. Capa est mort jeune. Notons cependant que Nachtwey a comme lui fait partie de Magnum avant de créer en 2001 avec six autre photographes l'Agence VII. Il a aussi fini par la quitter... C'est un indépendant.

Il n'en reste pas moins qu'en dépit de la totale réussite de la manifestation la MEP constitue un lieu impossible. Si ce conglomérat de bâtiments anciens dans le Marais possède de belles façades anciennes, il convient mal à une présentation muséale. Nachtwey avait été mieux servi en 2002 quand le site Richelieu de la Bibliothèque nationale l'avait montré dans sa galerie basse. C'était un an après les Twin Towers, qui ont tant frappé l'Amérique même si elles ont fait autrement moins de morts et de dégâts que les guerres illustrées par le photographe. Nachtwey avait alors consenti une importante donation à cette institution de référence. La MEP existait pourtant déjà. Il est intéressant de noter par ce geste que l'intéressé se situe davantage du côté de l'archivage et de la mémoire que de celui du spectacle visuel.

(1) Le sida, les prisons américaines ou les catastrophes naturelles ont également retenu l'attention de James Nachtwey.

Pratique

«Memoria, Photographies de James Nachtwey», Maison européenne de la photographie, 5.7, rue de Fourcy, Paris, jusqu'au 29 juillet. Tél. 00331 44 78 75 00, site www.mep-fr.org Ouvert du mercredi au dimanche de 11h à 19h45.

N.B. Cet article paraît le jour où l'on annconce la mort à 87 ans de David Goldblatt. Ce photographe avait montré (en noir et blanc!) l'arpatheid dans son Afrique du Sud natale. Il l'avait fait avec talent, effcacité, mais aussi sobriété. Le Centre Pompidou lui avait consacré un rétrospective en février dernier. Je l'avais vue, mais aucun article n'en a été issu.

Photo (James Nachtwey/Maison européenne de la photographie, Paris 2018): La guerre, cette fois en couleurs. Tous les conflits finissent par se ressembler.

Prochaine chronique le mercredi 27 juin. 70e anniversaire. Le mien. Comment notre regard a changé en 50 ou 60 ans.

 

 

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