Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/La Maison Rouge prend son "Envol" avant de fermer ses portes

Crédits: La Maison Rouge, Paris 2018

C'est la fin d'une histoire. Mais d'une histoire qui se termine bien. Le 28 octobre, la Maison Rouge fermera ses portes à la Bastille. L'aventure menée par Antoine de Galbert aura duré près de quinze ans. Elle aura connu un succès total, que confirment du reste la fréquentation et les échos de sa dernière exposition. Celle-ci a du reste choisi un titre symbolique, même si le sujet promis se voit pleinement abordé. Il s'agit de «L'envol». 

Officiellement il s'agit du «rêve de voler». Autrement dit du complexe d'Icare. On sait que le fils de Dédale a mal fini, après s'être trop approché du soleil. Mais avec les Grecs et les Romains, rien ne va jamais bien. Leurs divinités sont jalouses et méchantes. Les nôtres se montrent Dieu merci plus indulgents. Et puis il existe d'autres manières de prendre de la hauteur! Une place se voit même réservée ici aux substances, généralement illicites, qui font planer. L'essentiel reste de s'évader d'une condition jugée trop difficile. Collectionneur et directeur de fondation, Antoine de Galbert s'est ainsi beaucoup intéressé à l'art brut. Les visiteurs retrouveront cette fois le Suisse Adolf Wölfli comme l'Américain Henry Darger. Ils découvriront aussi au passage, puisqu'il était encore temps pour la Maison Rouge de révéler, l'Allemand Gustav Messner (1903-1994). Interné à 26 ans pour avoir hurlé dans une église qu'il ne croyait pas en Dieu, l'homme a passé sa vie à inventer des machines volantes. Une forme d'évasion à la fois de l'asile et de la bêtise du monde.

De Fellini à Hervé di Rosa 

Il se trouve en fait un peu de tout dans cette sorte de promenade imaginée par Bruno Decharme, Barbara Safarova, Aline Vidal et Antoine de Galbert lui-même. Le parcours s'ouvre avec la séquence inaugurale de «La Dolce Vita» de Fellini, où un hélicoptère transporte un Christ géant des beaux quartiers de Rome jusque dans la banlieue. Il se termine avec les super-héros d'Hervé di Rosa. Que serait un super-héros s'il ne pouvait pas voler, une petite cape lui servant en général d'ailes? Entre les deux il y a de place presque pour bien des décollages, dans un parcours laissé plutôt libre. Il faut dire que l'architecture de La Maison Rouge s'est toujours révélée biscornue. Il a par exemple fallu apprendre comment arriver jusque dans les sous-sols. Le public bénéficie heureusement d'un petit guide qui sert ici vraiment de vade-mecum. 

Ce qui frappe le plus, même s'il figure ici des pièces importantes, c'est l'éclectisme. Antoine de Galbert a toujours voulu garder l'éventail large. Il y a de l'art contemporain, bien sûr, avec Rebecca Horn, les époux Kabakov ou Philippe Ramette. Mais Rodin se fait aussi présent avec «Les Ailes» et, à mon avis, seul le manque de place a empêché la venue de saints lévitant comme le baroque les a adorés. A l'art brut répond l'ethnographie, qui a toujours passionné le maître de maison. Et comme ce dernier ne distingue pas le grand art de celui qui est supposé petit, la création populaire peut pointer l'oreille. Le tout avec des curiosités plus générales. Une belle place se voit ainsi offerte au Cubain Cucho, né en 1938, qui aurait été enlevé plusieurs fois par des extra-terrestres et qui en a tiré d'innombrables récits. Il y a aussi des moments où l'on quitte tout simplement la réalité.

Art brut très présent 

Bien sûr, tout se voit classé par genre. Il faut bien rassurer le public. Celui-ci commence ainsi par «tutoyer le ciel». Puis il entre dans des états seconds avant de s'arracher à la gravité ou de faire des rencontres du troisième type. Le sérieux côtoie l'amusant. Tout reste après tout question de regard. Nous ne voyons sans doute plus «Le Voyage dans la Lune» de Georges Méliès du même œil qu'en 1902. Chacun n'associe pas les idées de la même façon. Et il y a encore la troisième voie, celle des habitués! Cette dernière exposition cite fatalement beaucoup de celles qui ont précédé. Or il y en a eu 131, avec «L'intime» pour commencer en juin 2004. L'art brut vient donc rappeler son omniprésence dans le grand hommage que lui avait rendu La Maison Rouge en 2014. Antoine de Galbert parle de avec justesse de «témoigner la constance d'un engagement.» Seul contre presque tous. La France supposée cartésienne demeure en effet fort peu art brut...

Voilà. «L'envol» ne constitue sans doute pas la manifestation la plus importante, ni la plus réussie, de la Maison. Mais celle-ci aura accompli un travail considérable dans des conditions difficiles. Très étatique, le pays voisin ne constitue pas le lieu idéal pour créer une fondation. Le lieu n'était pas facile. Il a fallu faire venir des gens loin des lieux culturels officiels, sur la berge d'un canal. Les sujets pouvaient en prime sembler marginaux, comme celui de l'anthologique exposition sur les couvre-chefs. La France n'apprécie en prime guère les collectionneurs privés ayant le courage de se montrer. Surtout quand ils ne présentent pas des chefs-d’œuvre reconnus. Or la Maison Rouge exigeait tout de même de la curiosité et une certaine largeur d'esprit. Elle va par conséquent nous manquer. Il faudra qu'un esprit ouvert, et riche en plus comme Antoine de Galbert, prenne la relève.

Partir quand tout va bien 

On ne peut cependant reprocher à ce dernier de fermer boutique. Il a donné. Le Grenoblois développe aujourd'hui d'autres projets. A 63 ans, la vie n'est pas terminée. Et puis il me semble toujours bon d'arrêter quand tout va encore bien. Trop de fondations finissent par s'étioler, puis aller de menace de fermeture en repreneur éventuel. L'histoire de la Fondation Arnaud à Lens (Lens en Valais!), dont j'avoue avoir peu suivi la trajectoire, me semble le prototype même de la chose à ne pas faire (1). Mieux vaut laisser un bon souvenir qu'un goût amer d'eau de boudin.

(1) Aux dernière nouvelles elle deviendrait «après un temps d'adaptation», la Fondation Opale.

Pratique

«L'Envol», La Maison Rouge, 10, boulevard de la Bastille, Paris, jusqu'au 28 octobre. Tél. 00331 40 01 08 81, site www.lamaisonrouge.org Ouvert du mercredi au dimanche de 11h à 19h, le jeudi jusqu'à 21h.

Photo (DR): L'affiche de la dernière exposition de La Maison Rouge.

Prochaine chronique le dimanche 29 juillet. Régine Detambel raconte Jean Harlow, la star des années 30, dans le livre "Platine".

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