Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/La galerie Cailleux, ou le goût d'un certain XVIIIe

Installée sur deux étages, reliés par un bel escalier à rampe de fer forgé, la galerie a bien sûr un peu changé. «Il me manque surtout le bruit du parquet qui craque», avoue Christian Michel, arrière-petit fils du fondateur Paul Cailleux. Mais que voulez-vous? Il est arrivé bien des choses depuis que la maison Cailleux, alors âgée de 11 ans, a déménagé au 136, faubourg Saint-Honoré à Paris en 1923. Trois générations se sont succédé dans un lieu préservé, voire légèrement momifié, avant que s'y installe Patrice Bellanger. Aujourd'hui, c'est Eric Coatalem qui occupe cet espace. Lui encore qui organise, jusqu'à la fin mai, un «Hommage à la Galerie Cailleux». 

J'avoue ne pas avoir connu Paul Cailleux, le patriarche, décédé en 1964. Quand la famille a ouvert en 1979 une éphémère antenne à Genève, rue Etienne-Dumont, son fils Jean était aux commandes. Il partageait le pouvoir avec sa sœur Denise Mégret, une femme pleine d'humour qui toraillait ses cigarettes au troisième étage du 136, faubourg Saint-Honoré. L'appartement du second tenait en effet du mausolée. Il avait été conservé en l'état, depuis la mort de Paul, avec ses meubles et ses tableaux du XVIIIe siècle français. Des œuvres bien caractéristiques. On parlait alors d'un «goût Cailleux», fait de joliesse, de sensualité et d'esprit sagement libertin.

Une fin douloureuse

Avec les années, Jean Cailleux se fit rare, puis souvent absent. Spécialiste indiscutée du XVIIIe siècle, historienne dans l'âme davantage que marchande, Marianne Roland Michel gérait la maison. Elle se retrouvait là face à sa cousine Emmanuelle de Koenigswarter, la fille de Denise Mégret. Les tensions entre ces dames étaient palpables, mais discrètes. On restait entre gens de bonne compagnie. 

Dans les années 1950, la galerie Cailleux avait joui d'un rayonnement planétaire. Les Américains y faisaient leurs emplettes. Elles se retrouvaient Park Avenue ou dans les beaux quartiers de Boston. Les expositions, organisées en un temps où il n'y en avait pas tant, attiraient les foules cultivées. Pour «De Watteau à Prud'hon», en 1951, il avait fallu établir un cordon de police. Il en fut de même lors de «Tiepolo et Guardi», l'année suivante. La France avait beau se moderniser, que dis-je se bétonner, il subsistait une envie de fêtes galantes et de bergeries aux moutons blancs comme neige.

Changement de génération 

Tout allait donc bien dans les années 1970. La cote du Boucher ou de l'Hubert Robert restait au plus haut. Puis, insidieusement, le goût a évolué. «On vendait à des Américains de province ou à des Sud-Américains», se souvient Anna Zablocki, alors employé par les Cailleux. «Nous ne réalisions pas que ces clients devenaient en fait toujours plus âgés.» Il n'y avait plus de renouvellement. Christian Michel, dauphin affiché, préférait en plus une carrière universitaire, qu'il a menée à Paris, puis à Lausanne. L'entreprise allait vers une fin s'annonçant douloureuse. Il y eut ainsi des ventes discrètes, chez Christie's ou ailleurs. 

Marianne Roland Michel est morte. Jean Cailleux aussi, presque centenaire. La galerie avait heureusement retrouvé en la personne de Patrice Bellanger, un monsieur tout à fait charmant, le repreneur digne d'elle. Patrice vendait de la sculpture, un genre abordé par la bande chez les Cailleux, qui se refusaient à la vendre. Les terres cuites de Paul et de Jean ont ainsi fini en bloc au Musée Bonnat de Bayonne, aujourd'hui en travaux. Le nouveau propriétaire fit percer une porte donnant sur la rue. On était tout de même au XXe siècle. Une verrière transforma l'ancienne réserve en bureau. Et le fameux parquet fut refait, assez solide pour supporter du marbre.

Une sorte de monument historique

Les années ont passé. Patrice Bellanger est tombé gravement malade. Il a voulu se restreindre, tandis qu'Eric Coatalem, son ambitieux voisin logé de l'autre côté de la rue, pensait lui à s'agrandir. Il y eut un échange standard, un peu tardif. Bellanger mourut en plein milieu du déménagement. Aujourd'hui, c'est donc Eric, à la tête d'une galerie depuis 1986, qui occupe une sorte de monument historique. Il s'en rend bien compte. C'est pourquoi cet homme jusqu'ici concentré sur le grand XVIIe siècle français (avec des pointes allant tout de même jusqu'à Gustav Klimt) organise aujourd'hui son «Hommage à la Galerie Cailleux».

«J'ai emprunté quelques toiles et dessins», explique Eric Coatalem. «Il y a dans mon stock des œuvres ayant appartenu aux Cailleux. Les esquisses pour «L'Histoire d'Esther» de Jean-François de Troy avaient ainsi fait l'objet d'une exposition ici en 1928.» Et pour le reste? «J'ai choisi des œuvres me semblant correspondre à leur style, en acceptant ce qu'elles pouvaient présenter pour beaucoup de démodé.» Il y a donc là des angelots de François Boucher, des portraits d'apparat de Nicolas de Largillière (vendus tout de suite!), des assemblées dans un parc de Jean-Baptiste Pater ou des bouquets de fleurs signé Anne Vallayer-Coster.

Mode et contre-mode 

L'exposition se révèle magnifique, dans son genre. Elle a le courage d'aller contre les tendances du moment. Mais de quel moment, au fait? Organisée fin mars conjointement par Artcurial et Sotheby's, la vente Louis Grandchamp des Raux, jeune adepte du goût Cailleux, a pulvérisé les estimations, en dépit de quelques toiles n'ayant pas trouvé preneurs. Un amateeur a offert 900.000 euros pour un portrait de musicienne d'Anne Vallayer-Coster! Chaque mode suscite heureusement son contraire.

Pratique 

«Hommage à la Galerie Cailleux», galerie Eric Coatalem, 136, faubourg Saint-Honoré, Paris, jusqu'au 30 mai. Tél. 00331 42 66 17 17, site www.coatalem.com Ouvert du lundi au vendredi de 10h à 13h et de 14h à 18h30. Le superbe catalogue est vendu 10 euros. Un record, mais pour une fois dans le bon sens! Photo (Galerie Coatalem) : «Le lion» de Fragonard. Redécouverte d'Eric Cotelem, cette toile perdue depuis les années 1820 a imméditament trouvé preneur à Maastricht. Il a fallu l'emprunter à son nouveau propriétaire. 

Prochaine chronique le lundi 20 avril. Nicolas Chaudun publie «Le Brasier» sur les incendies de la Commune en 1871. Un livre fort politiquement peu orthodoxe.

 

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