Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/La Fondation Vuitton fait un carton avec la Collection Chtchoukine

Crédits: Fondation Louis Vuitton

Une file interminable, alors que l'année parisienne se révèle désastreuse, le Louvre ayant connu (1) par moments une chute de fréquentation de 28 pour-cent. Il faut longtemps attendre sur le côté de la Fondation Vuitton, même avec ses quasi obligatoires billets (avec heure d'entrée) pris à l'avance. On se croirait devant «Colette», le magasin mode de la rue Saint-Honoré, ou chez Christian Louboutin au moment des soldes. «Icônes de l'art moderne» constitue bien le «block-buster» du moment en fait d'expositions. Il faut dire qu'il s'agit d’œuvres provenant de la Collection Chtchoukine, dispersée depuis 1948 dans divers musées soviétiques, puis russes. 

En faisant le pied de grue (ce qui n'a rien d'étonnant à côté du Jardin d'Acclimatation), le visiteur a donc le temps voulu pour voir la spectaculaire architecture de Frank Gehry aujourd'hui recouverte par une intervention de Daniel Buren. Elle donne désormais l'impression d'avoir revêtu un pyjama. On se demande pourquoi le musée privé voulu par Bernard Arnault a passé commande à un artiste aussi hexagonal (Français, donc), qui se révèle en plus souvent procédurier. Il faudra pourtant que le bâtiment retrouve un jour sa beauté primitive, faite de reflets sur le verre et de transparence.

Parcours labyrinthique

Après divers contrôles, le public peut entrer dans les salles. Le parcours se révèle un rien labyrinthique dans la mesure où presque tous les espaces sont occupés par cette prestigieuse importation russe. Après le sous-sol, il faut donc monter aux étages, en tentant de n'oublier aucun recoin. Bonne surprise, la jauge reste raisonnable. Il n'y a pas trop de monde dans les salles repeintes en gris perle. Des salles bien éloignées du décor rococo où Serge Chtchoukine faisait se toucher les peintures dans un palais Troubetskoï de Moscou. Ici tout reste dans un minimalisme de bon ton. 

Il s'agit maintenant de présenter le collectionneur, mort pauvre à Paris en janvier 1936. L'homme est né à Moscou en 1854. Rien n'est dit sur ses activités dans la Fondation, où le commerce semble du coup paradoxalement déshonorant. Chtchoukine vendait du tissu. En gros, évidemment. Grand voyageur, l'homme a commencé par rencontrer en 1898 à Paris Paul Durand-Ruel, le marchand des impressionnistes. C'est là qu'il effectue ses premiers achats. Monet et compagnie. Il se fournit ensuite chez Ambroise Vollard, aux goûts plus audacieux pour l'époque. C'est ici qu'il acquiert Cézanne et Gauguin, ces derniers étant alors encore vivants.

Le mécène de Matisse 

C'est par Vollard que Chtchoukine rencontre Matisse, dont il devient le grand collectionneur. Nous sommes en 1906 et le fauve vient de faire scandale. En 1909, le Russe passe au Français des commandes directement pour son palais, ouvert sur rendez-vous au public depuis l'année précédente. Matisse lui rend visite en 1911. Mais, dès 1912, le commanditaire s'intéresse à Picasso cubiste, après avoir acheté le Picasso rose ou bleu. Arrêt en 1914. Les frontières sont bloquées par la guerre. En 1918, après la Révolution, les Chtchoukine quittent la nouvelle URSS. Destination Paris, via l'Allemagne. Le gouvernement nationalise les 274 œuvres. En URSS, on ne parle jamais de spoliation mais de nationalisation, notez-le bien. Une jolie prouesse verbale... 

Tandis le nationalisé vit discrètement à Paris, habitué au malheur dans la mesure où sa première femme était morte et où deux de ses fils s'étaient suicidés du temps de sa splendeur, les tableaux font partie d'un Musée de la nouvelle peinture occidentale. Ils ont rejoint ceux d'Ivan Morozov, l'autre grand collectionneur d'avant-garde de l'époque, mort exilé en 1921. Après diverses péripéties, le Musée d'art moderne occidental (nouveau nom) est dissout en 1948, au pire moment du stalinisme, pour autant qu'il y en ait jamais eu un bon. La chose explique l'actuelle dispersion entre le Musée Pouchkine de Moscou et l'Ermitage de Saint-Pétersbourg.

Restaurations spectaculaires 

Voilà pour l'histoire. Une histoire un peu gommée par la présentation actuelle, où le nom de Morozov ne figure ainsi pas. L'essentiel est de montrer au public ce qu'il aime. Une modernité désormais séculaire. Un art devenu consensuel. Une valeur adoubée par le marché. Il y en a pour des milliards sur les murs. Le parcours se veut plutôt thématique. C'est l'idée d'Anne Baldassari, révoquée du Musée Picasso pour sa gestion humaine et qui se retrouve désormais commissaire libre. Il y a tout de même une grande salle Matisse, le chouchou de Chtchoukine. 

Peu importe finalement l'ordre des toiles. L'ensemble estomaque. Il a en plus bénéficié de restaurations récentes qui le rendent presque aussi rutilant qu'une carrosserie de voiture des années 1950. Le tout aux frais de la Fondation Louis Vuitton, à ce qu'on dit. Chose probable. Les Russes ont toujours su gérer leurs prêts à l'étranger depuis la première sortie d'impressionnistes et de post-impressionnistes à la Collection Thyssen, alors installée à Lugano-Castagnola. C'était au début des années 1980. J'en ai reconnu du reste ici quelques tableaux, aux couleurs vitaminées depuis.

Des Français uniquement 

Il y a ainsi de sublimes Gauguin (mais pas tous). D'exceptionnels Picasso cubistes. De spectaculaires Cézanne, dont le célèbre «Mardi gras». Des Monet archi-connus, parmi lesquels l'esquisse de son immense «Déjeuner sur l'herbe», aujourd'hui démembré. Il se trouve aussi, ce qui semble plus insolite, de l'Eugène Carrière, du Maurice Denis ou du Frits Thaulow. Mais attention! L'amour de Chtchoukine se limitait à la France, où le Norvégien Thaulow a vécu. Pas d'expressionnistes allemands. Pas de futuristes italiens. Et surtout pas de Russes, alors que les avant-garde explosaient autour de lui. 

S'il se découvre bien à la Fondation Vuitton du Tatline, du Malévich, du Klioune ou du Larionov dans la salle 10, c'est en effet pour une «confrontation». Il a fallu emprunter ici des pièces importantes (mais pas toujours capitales) à Thessalonique, siège de la Collection Costakis (2) comme à Amsterdam ou New York. C'est bien mais il aurait clairement fallu le dire. Ce sont les détails des cartels qui permettent de savoir. Ou plutôt de deviner. La Fondation donne ainsi l'impression d'un Chtchoukine à l'écoute de son temps, même chez lui.

Mais qui se soucie de tout ça dans la nef de Frank Gehry? Pas grand monde. Le public est là pour voir l'événement LVMH, relayé par une presse complaisante, et retrouver des noms connus... 

(1) Chiffre très officieux, d'autant plus que le Louvre vient d'ouvrir de nouveaux espaces de ventes pour se cartes et gadgets. Le résultat final pour 2016 est moins 15 pour-cent. Chiffre cette fois officiel.
(2) Georges Costakis était chauffeur d'ambassade en Russie. Passionné par les avant-gardes russes, il en a été quasi l'unique acheteur dans les années 1950 et 1960, alors que ces œuvres, maudites par le régime, ne valaient financièrement plus rien.

Pratique

«Icônes de l'art moderne, La Collection Chtchoukine», Fondation Vuitton, 8, avenue du Mahatma-Gandhi, Bois de Boulogne, Paris, prolongé jusqu'au 5 mars. Tél. 00331 40 69 96 00, site www.fondationlouisvuitton.fr Ouvert de 11h à 20h, sauf le mardi. Le vendredi jusqu'à 23h. Dés le 27 février de 7h à 23h. Le 4 mars jusqu'à 1h du matin. Le catalogue est d'une taille et d'un poids presque monstrueux. 

Photo (Fondation Louis Vuitton): L'esquisse du «Déjeuner sur l'herbe» de Monet, dont les morceaux survivants se trouvent au Musée d'Orsay. 

Prochaine chronique le jeudi 15 décembre. «Bang» BD à Genève.

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