Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/La Fondation Vuitton est un bel objet

Un gros objet. Une belle sculpture. Un manifeste de pouvoir. On ovni à demi enterré, posé sur un plan d'eau souterrain. Pensée en 2001, réalisée dès 2005, la Fondation Vuitton tient de tout cela. Il ne lui manque qu'un véritable contenu. Mais qui s'en soucie? Depuis qu'il a atteint à la gloire populaire en 1997, avec l'inauguration du Musée Guggenheim de Bilbao, sur la côte basque, Frank Gehry s'est fait le chantre d'une architecture-spectacle, débarrassée de toute vraie fonctionnalité. Un étrange retournement pour un homme de 85 ans ayant commencé avec des constructions sociales! 

Depuis la fin octobre, la Fondation Vuitton draine les foules au bois de Boulogne, où elle a avantageusement remplacé un bowling. Située dans le cadre du bon vieux Jardin d'acclimatation, la nouvelle star ne subit comme nuisance que la ruine de l'ancien Musée des arts et traditions populaires, située juste à côté et savamment éliminée des photographies. Cette ignominie architecturale, dépouillée de son contenu au profit de Marseille, a aujourd'hui ses jours comptés. Rarement un coup de bulldozer ne se sera davantage imposé.

Un coût pharamineux 

Voulue par l'homme fort du groupe LVMH Bernard Arnault, la Fondation a coûté cher. Très cher. On parle de 500 millions d'euros, mais nul (à part Arnault, bien évidemment!) ne connaît le montant exact. On sait juste qu'il y a eu 100 petits millions de dépassement de budget. Une paille pour Gehry, qui avait fait exploser les coûts du Walt Disney Concert Hall de Los Angeles: 174 millions de dollars supplémentaires en 2003. LVMH n'aura en plus, pour ce prix mystérieux, le bâtiment que cinquante-cinq ans. Il reviendra ensuite à la Ville de Paris, propriétaire du terrain. 

D'ici là, cette attraction visuelle aura servi au prestige du groupe. Un groupe pouvant s'attendre à de gros travaux d'entretien. Comme la plupart des bâtiment du Canadien, tout se révèle ici en surplombs, en diagonales, en courbes et en porte-à-faux. Il s'agit de Gehry pur jus. Depuis que l'homme a aménagé sa propre maison à Santa Monica en 1977, élevant une enceinte déstructurée autour d'une maison achetée toute faite, on sait qu'il aime à la fois le guingois et les couches protectrices. Ses édifices de super-luxe sont des oignons entourés de pelures successives. Elégance en plus! Il est difficile de ne passe montré ébloui par les grandes voiles vitrées de la Fondation Vuitton. Surtout les après-midis de soleil.

L'exposition à voir au Centre Pompidou 

Les amateurs se pressant afin d'admirer la prouesse, notamment technique, feraient bien d'aller voir au Centre Pompidou (1) l'exposition consacrée à l'homme du jour. On sait que le plateau de la mezzanine accueille volontiers les bâtisseurs. Pour le meilleur comme pour le pire. Si Renzo Piano ou Richard Rodgers tiraient leur épingle du jeu, j'avoue ne pas avoir compris un traître mot des propos de Bernard Zumthor, constructeur pourtant romand. Il existe un langage professionnel fait pour terroriser le profane. Un tort. Comme le rappelait feu Ettore Sottsass, "être architecte ne se limite pas à écrire une fois tous les deux ans un article incompréhensible dans une revue spécialisée que personne ne lit." 

Eh bien Gehry, dont le spectateur voit tout, des projets griffonnés aux maquettes en carton en passant par les recherches à l'ordinateur, sort grandi de l'épreuve! Le discours reste limpide. La démarche artistique claire. Elle s'apparente davantage au propos de certains plasticiens, comme Frank Stella deuxième manière, qu'à la rationalité du Bauhaus. Nous sommes dans le post-modernisme, où la tendance zen se marie aux réminiscences baroques. Les toitures du Guggenheim de Bilbao, qui ont tant fait parler d'elles avec leur formes en copeaux de chocolat pour tourte de la Forêt noire, se révèlent finalement proches des rêves du Bernin ou de Borromini.

Le film de Sidney Pollack 

Le meilleur de l'exposition se révèle le film de Sidney Pollack, "Sketches on Frank Ghery". Réalisé en 2006, deux ans avant la mort du cinéaste, ce long-métrage permet à l'architecte de se raconter simplement. Sans grandes phrases. Sans interlocuteurs flagorneurs. Sans coquetteries de mise en scène. Pollack montre les œuvres et interroge les proches de son protagoniste. Le spectateur découvre ainsi, en entendant le "psy" du maître, que l'architecte était déjà en analyse depuis trente-cinq ans en 2006. Mais le praticien "ne pourrait pas pour autant faire un nouveau Gehry avec une autre personne". Nous voilà rassurés. 

(1) Le Centre avait déjà dédié une exposition à Gehry, alors bien moins célèbre de ce côté de l'Atlantique, en 1992.

Pratique 

Fondation Vuitton, 8, rue du Mahatma Gandhi, Paris, tél. 00331 40 69 96 40, site www.fondationlouisvuitton.fr Ouvert lundi, mercredi et jeudi de 12h à 19h, le vendredi de 12h à 23h les samedis et dimanches de 11h à 20h. Le public voit à l'intérieur une expositon Gehry et la collection Vuitton d'art contemporain. "Frank Gehry", Centre Pompidou, Paris, jusqu'au 26 janvier. Tél. 00331 44 78 12 33, www.centrepompidou.fr Ouvert du mercredi au lundi de 11h à 21h.

Prochaine chronique le samedi 22 novembre. Londres montre le dernier Turner, qui annconce l'art contemporain.

 

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