Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/La Fondation Vuitton aime les classiques modernes

 

On avait surtout parlé de son architecture, lors de l'inauguration en octobre dernier. Edifiée par Frank Gehry, la Fondation Vuitton constitue une sorte d'ovni atterri au bois de Boulogne. L'affiche qui la vante dans Paris montre du reste le bâtiment lévitant au dessus d'une zone floue. La chose permet de gommer son environnement réel. Les arbres apparaissent parfois miteux, rue du Mahatma Gandhi. Et que dire des restes du Musée des Arts et Traditions populaires, cachés derrière une palissade? Ils sont sans doute promis à la pioche... 

Cette sculpture de verre n'en abrite pas moins un véritable lieu d'exposition. Il y a là quelques galeries, entassées sous les voilures de Gehry à la manière de cartons à chaussures. Il existe surtout un sous-sol, avec six grandes salles on ne peut plus classiques. C'est ici que se trouve, pour quelques jours encore, «Les clefs d'une passion». Ce titre dépourvu de tout sens explicatif cache un accrochage de haut luxe. Quelques chefs-d’œuvre de 22 maîtres, triés sur le volet, racontent l'histoire de la modernité depuis 1890. Rien de moins. Rien de plus.

Un choix convenu, mais pas trop

Il fallait bien sûr établir une liste des invités. C'est Suzanne Pagé, retraitée du Musée d'Art moderne de la Ville de Paris, qui s'en est occupée. La dame se trouve en charge des expositions de la Fondation. Ce pur produit des grande écoles (qui arrivent tout de même à diplômer de temps en temps une personne compétente) doit se retrouver dépaysé chez LVMH. La scientifique, qui devait naguère justifier chaque euro déboursé, peut aujourd'hui se permettre de dépenser sans compter. Elle a donc aussi bien pu sonner à la porte du MoMA new-yorkais que des musée russes ou nordiques. Aucun problème d'assurance ou de transport. 

Le choix de la commissaire aurait pu rester convenu. Il l'est fatalement un peu. Picasso, Matisse, Mondrian ou Bacon font aujourd'hui figures de référence incontournables, même si tout peut se voir contourné dans la vie. Restait encore à aligner de bons Picasso, les Matisse de l'époque voulue (c'est à dire tôt), quelques Mondrian pas trop vus et des Bacon évitant le rappel de catalogues Christie's récents. Suzanne Pagé réussit ici le sans-faute. C'est un plaisir que de voir bien, de près et sous la lumière qui lui convient (1) «La Danse» de Matisse, arrivée de Saint-Pétersbourg. 

Figures libres

Ayant réussi ses figures imposées, la commissaire avait tout loisir d'inventer ses figures libres. «Les clefs d'une passion» s'offre le luxe de quelques audaces. L'accrochage offre des noms presque inconnus en France aux côtés d'un des «Cris» de Munch ou de inévitables Giacometti. Suzanne Pagé impose ainsi Emil Nolde. La rétrospective dédiée à l'expressionniste allemand avait passé inaperçue au Grand Palais. Il fallait rattraper le coup. Idem pour Hodler, dont le talent garde du mal à se voir reconnu en France. Ou pour Akseli Gallen-Kallela, le Finlandais dont se voient réunis quatre paysages presque (je dis bien «presque») identiques. La série est bien une idée clef de la modernité depuis Monet, présent à la Fondation avec quelques «Nymphéas». De grandes toiles, que Michel Monet hésitait encore à brûler dans les années 1950. Il les jugeaient séniles... 

Dans leur genre, Nolde, Hodler ou Gallen-Kallela constituent néanmoins des noms disant quelque chose aux Parisiens cultivés. Il n'en va pas de même pour Helene Schjerfbeck (1862-1946), unique femme sélectionnée (2), qui avait fait l'objet d'une belle présentation au Musée d'art moderne de la Ville de Paris, quand Suzanne Pagé tenait les commandes. La Finlandaise se retrouve également aux cimaises avec une suite de tableaux, conçus cependant cette fois de manière indépendante. Il s'agit d'autoportraits, où le public voit l'artiste affronter la vieillesse, puis la mort imminente. Il ne subsiste presque rien du visage sur le dernier d'entre eux. Helene s'est déjà effacée du monde.

Textes assez faibles 

Voulue grand public, l'exposition devient du coup personnelle. Il y a des compagnons imprévus pour cette traversée du siècle, qui se termine de manière plus conventionnelle avec Rothko. Tout se révèle bien sûr de premier ordre, même si j'avoue juger toujours aussi nulle la production figurative de Francis Picabia, qui anticiperait selon le catalogue le pop art. On peut suggérer bien des choses avec du texte. Celui-ci n'apparaît ici pas toujours à la hauteur, du moins sur les cartels apposés aux murs. Je retiens ainsi cette phrase admirable, inscrite au-dessous d'un Bacon. «Ce portrait d'un homme hurlant est d'une vérité criante»... 

"Les clefs d'une passion" laissera place, fin juillet, à la seconde partie d'une autre exposition, au thème vaguement musical, qui a déjà commencé dans les autres galeries. Difficile de faire moins imaginatif eu ça. D'énormes Gilbert & George affrontent de gigantesques photos d'Andreas Gursky et une flopée de Warhol. Je n'y reviendrai donc pas. Cela dit, selon la bonne presse, il s'agit là d'une incontestable réussite. Dire aujourd'hui du mal d'une entreprise LVMH tient du blasphème. Il s'agit là d'une telle puissance publicitaire et financière... 

(1) Seul bémol, la température. Prévoyez une petite laine.

(2) Ce n'est donc heureusement pas Sonia Delaunay.

Pratique

«Les clefs d'une passion», Fondation Vuitton, 8, avenue du Mahatma Gandhi, Paris, jusqu’au 6 juillet. Tél. 00331 40 69 96 00, site www.fondationlouisvuitton.fr Ouvert les lundis, mercredis et jeudis de 11h à 20h, le vendredi de 11h à 23h, les samedis et dimanches de 10h à 20h. Photo (Succession Matisse/Pro Litteris): "La danse" de Matisse, venue de Saint-Pétersbourg.

Prochaine chronique le vendredi 26 juin. Un nouveau site signale 2000 expositions à la fois dans le monde, pour les six mois à venir. Entretien avec son concepteur.

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