Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/La Fondation Giacometti lance "L'Ecole des Modernités"

Crédits: Succession Giacometti, 2017

Sa naissance fut agitée. Son passé récent aussi. La Fondation Alberto et Annette Giacometti, qu'il ne faut pas confondre avec la Fondation Giacometti de Zurich, a maintenant trouvé sa vitesse de croisière. Le passé, où la Justice a parfois dû trancher, est clairement raconté sur le site. Du moins sa partie la plus ancienne. Un signe de résilience. Rien n'y est cependant dit des années où Véronique Wiesinger dirigea cette institution privée, reconnue d'utilité publique, entre 2003 et 2014. Une dame au caractère plutôt difficile (et surtout procédurier), dont on n'a pas de nouvelles depuis un départ semi volontaire. Sa successeure (même si on féminise peu en France) Catherine Grenier, qui a le titre de conservatrice générale, a dû arrondir beaucoup d'angles. 

Les bureaux de la Fondation ont aujourd'hui quitté la rue du Grenier-Saint Lazare, tout près de Beaubourg. Ils ont réintégré la maison mère, tout près de l'Odéon. En 1986, la Fondation, alors en préfiguration (une longue préfiguration, vu qu'elle est née en 2003 seulement) avait alors acquis une maison des champs en plein Paris. Toujours pavée, mais sérieusement restaurée depuis qu'Eugène Atget en a fait d'admirables photos au début du XXe siècle, la Cour de Rohan a gardé son caractère du XVIIe siècle. Remise à neuf, elle a aujourd'hui un peu l'air d'un décor de cinéma.

Pas de musée propre 

«Nous avons ici nos bureaux», explique Catherine Grenier, ex-conservatrice du Centre Pompidou, qui est une dame tout à fait agréable. «C'est un lieu de travail et non un musée.» La Fondation n'entend d'ailleurs pas en ouvrir un de plus, même si à Paris Rodin, Bourdelle ou même Zadkine ont leur mausolée. La Fondation possède pourtant des centaines de pièces du maître. «Nous préférons collaborer avec des lieux déjà existants.» Il y a bien sûr les capitales, où il s'agit de mieux faire connaître l'artiste grison. «Mais nous participons aussi à des manifestations organisée dans des lieux plus modestes. Je suis ainsi très fière du succès obtenu par la présentation, fin 2015, de 150 oeuvres à la Fondation Leclerc de Landerneau. Elle a attiré 140 000 visiteurs. Quand on pense que le ville bretonne compte 15 000 habitants!» 

Ces derniers temps, Catherine Grenier a ainsi collaboré avec le Kunsthaus de Zurich ou le Musée Picasso de Paris pour des manifestations qu'elle souhaite novatrices. Comme la rétrosepective où ce dernier rapproche le Grison de l'Espagnol.  «Personne n'avait jamais remarqué à quel point Giacometti et Picasso avaient été liés. Je l'ai progressivement découvert par l'étude que nous faisions de la correspondance d'Alberto. Ils se voyaient très souvent. Ils se montraient leurs dernières oeuvres. Giacometti a même commencé un portrait de Picasso. Il n'a pas abouti.» Normal! Avec l'Espagnol tout devait aller vite, alors que les séances de pose chez Giacometti se révélaient interminables... «En ce moment, je m'occupe surtout le la grand rétrospective de la Tate Modern. Elle aura lieu du 10 mai au 10 septembre.»

Une maison boulevard Raspail 

S'il n'y aura pas de musée Giacometti à Paris, la Fondation nourrit cependant de grandes ambitions. Elle lance en ce moment «L'Ecole des Modernités». Il y aura un lieu et des publications, en plus des bourses. «Nous avons acheté, non loin de la Fondation Cartier, une maison. Oh, quelque chose de relativement modeste! Il s'agit d'un ancien atelier d'artiste, comme il s'en est construit un certain nombre au début du XXe siècle sur le boulevard Raspail.» Il s'organisera là des séminaires et des conférences. Ce sera une ouverture sur le public. «Ici, nous ne nous limiterons pas à Giacometti. Je me suis rendue compte que les Modernes, autrement dit les représentants de l'art de la première moitié du XXe siècle, se voyaient aujourd'hui délaissé par les chercheurs. Pensez qu'aucune thèse universitaire sur Picasso n'est plus en train.» 

La situation peut sembler paradoxale, au moment où l'art moderne n'a jamais été aussi cher, ni autant goûté par le public. «Tout a été bouleversé depuis le temps, pourtant pas si lointain de mes études», explique Catherine Grenier. «Quand je suivais des cours d'histoire de l'art, les élèves voulaient faire du classique, ou à la rigueur du moderne. Mon goût pour le contemporain semblait insolite.» Maintenant, c'est le contraire. «Tous veulent se consacrer au contemporain, peut-être avec un espoir se débouchés. Cela crée un déséquilibre de la recherche. Voire son interruption dans certains secteurs.» On notera que la première bourse d'étude est allée à Casimiro di Creszenzo pour entreprendre des recherches sur la correspondance familiale de Giacometti. La Fondation a parallèlement soutenu la publication du livre de Benjamin Delmotte à l'Age d'homme lausannois. Sujet difficile: «Le visible et l'intouchable, La vision et son éprouve phénoménologique dans l'oeuvre d'Albert Giacometti». «Mais il y aura aussi une collection de courts essais de jeunes chercheurs en art moderne, basées sur l'analyse d'archives. La brièveté des textes nous permettra d'être plus réactifs.»

Un approfondissement sans fin 

Reste bien sûr une dernière question. Je la pose à Catherine Grenier, que vois pour la troisième ou quatrième fois. Comment peut-on passer de l'art moderne en général, dont elle s'occupait à Pompidou dans des conditions il est vrai difficile, à un seul artiste, même génial? Réponse simple. «Par l'approfondissement et les connexions. Giacometti a été lié à la totalité, ou presque, du monde culturel parisien de son époque, du milieu des années 20 jusqu'à sa mort en 1966.»

Pratique

Un petit rappel. L'exposition «Picasso-Giacometti» du Musée Picasso (www.museepicassoparis.fr) dure jusqu'au 5 février. Celle du Kunsthaus de Zurich (www.kunsthaus.ch)jusqu'au 15 janvier.

Photo: "Nu debout sur socle cubique" (1953) devant fragment de peinture murale (vers 1949-1950) © Succession Giacometti. L'image qui apparaît sur la page de garde du site de la Fondation.

Prochaine chronique le 11 janvier. Grenoble fait un carton avec les années parisiennes de Vassily Kandinsky.

 

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