Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/La Fondation Cartier se penche sur la "Beauté Congo"

Pour ce qui est de la couleur, il y a de la couleur! Les rouges pètent. Les jaunes claquent. Les bleus vibrent. Faites d'aplats mats, les peintures font penser aux immenses panneaux publicitaires annonçant jadis les films en Europe, et qui existent encore en Inde. L'art congolais se veut en grande partie «populaire», c'est à dire clair et visible. Le contraire de la création occidentale actuelle, où le concept l'emporte sur la réalisation. Et pour ce qui est de la clarté... Lisez les textes d’introduction aux certaines de nos expositions et vous m'en direz des nouvelles. 

Pour quelques semaines encore, la Fondation Cartier de Paris exalte la «Beauté Congo». Notez bien le lieu. Il a son importance. Cette manifestation décapante ne se déroule ni au Quai Branly, ni à Beaubourg. Ce dernier reste comme échaudé par l'échec des «Magiciens de la Terre», qui occupait en 1989 son dernier étage, plus la grande halle de La Villette. Conçue par Jean-Hubert Martin, cette présentation pionnière a beau se voir aujourd'hui citée comme «la» référence sur l'émergence d'une création artistique mondiale. Elle n'en avait pas moins connu à l'époque un «bide» critique et public sanglant. Beaubourg ne sort guère depuis de l'Occident. Il suffit de voir comme l'accrochage planétaire de Catherine Grenier dans le musée, il y a deux ans, s'est vite vu caviardé. Pas d'Africains ou de Sud-Américains aux côtés de Matisse et de Picasso!

Une suite dans les idées 

Depuis sa création en 1990 (elle se trouvait alors à Jouy-en-Josas, assez loin du centre de Paris), la Fondation Cartier a voulu pour sa part avoir un œil sur la création africaine. Elle invitait alors Chéri Samba, le plus célèbre des artistes congolais, en résidence. Cinq ans plus tard, logée par Jean Nouvel boulevard Raspail, elle présentait les maquettes urbaines de Bodys Isek Kingelez, que l'on a aussi pu voir au Mamco genevois. Je saute quelques épisodes. En 2012, «Histoire de voir» ajoutait au panorama en montrant les œuvres réalisées par des Congolais entre 1920 et 1940, en pleine période coloniale. Les Belges dominaient alors ce pays trente fois plus vaste que le leur. 

Développé sur deux étages par le commissaire André Magnin, «Beauté Congo» opère le lien entre toutes ces expositions. Il s'agit d'un parcours allant de 1926 à 2015. Un parcours un peu particulier. Le visiteur remonte dans le temps, à la manière des archéologues creusant le sol. Le rez-de-chaussée, avec des pièces souvent de grande taille, se veut contemporain. Le sous-sol, où sont accrochées de fragiles et petites œuvres sur papier, illustre les origines, avec ce qu'elles gardent parfois de mystérieux. Il reste des points obscurs sur certains des artistes, dont on ignore même ce qu'ils sont devenus.

L'administrateur colonial et le pintre français 

Mais pourquoi tout faire partir de 1926, au fait? Parce que cette année-là, Georges Thiry découvre au Katanga des cases peintes. Il s'enthousiasme. L'administrateur belge se débrouille pour que les artistes dont il entend rendre les œuvres pérennes reçoivent du matériel. L'homme tente ensuite, avec un certain succès, de faire connaître cette production en Europe. Genève est liée à ces tournées. Elle abrite un acrochage en 1930, puis un second au Musée d'ethnographie en 1941. La guerre et des mésententes provoquent alors la fin de l'aventure. On ne sait même pas ce que sont devenus Albert Lubaki et Djilatendo. 

L'école d'Elisabethville, devenue après la décolonisation et les guerres civiles qui ont suivi (1) Lumumbashi, joue ensuite son rôle. Créée par le peintre français Pierre Romain-Défossés pour permettre aux autochtones de librement s'exprimer, elle se voit intégrée à sa mort, en 1954, à la jeune Académie des beaux-arts. L'Académie acquiert vite un certain renom. Elle se fait remarquer à l'Exposition universelle, tenue à Bruxelles en 1958 (celle du fameux Atomium), quelques mois à peine avant l'écroulement du système colonial au Congo.

Musiciens et sapeurs 

La suite passe, de manière moins officielle, par l'intense vie culturelle (et surtout nocturne) de Léopoldville, changé en Kinshasa. Il y a là la musique, très présente dans «Beauté Congo». De la photo aussi, illustrée notamment ici par Jean Depara. De la mode. Le Congo demeure la terre bénie des «sapeurs», qui ne sont pas des pompiers, mais des membres de la «Société des ambianceurs et des personnes élégantes». Il n'y a plus qu'à raccorder cet aujourd'hui avec hier. Bien connus depuis la fin des années 1970, Chéri Samba, Chéri Chérin ou Ange Kumbi se sont trouvés de nombreux successeurs. L'exposition peut ainsi mettre en vedettes JP Mika ou Monsege Shula. 

Notons que les œuvres proviennent pour la plupart de collections européennes. Consommé sur place, l'art kinois (les habitants de Kinshasa sont des Kinois) se voit apparemment conservé ailleurs. Un très grand nombre de pièces est d'ailleurs conservé à Genève, dans la collection de Jean Pigozzi. L'homme d'affaires a reçu le message en visitant en 1989... «Les Magiciens de la Terre». Et voilà! La boucle est bouclée. 

(1) Il n'est pas question de ces épisodes dramatiques dans le dossier de presse, pourtant voulu historique...

Pratique

«Beauté Congo, 1926-2015, Fondation Cartier, 261, boulevard Raspail, jusqu'au 15 novembre. Tél. 00331 42 18 56 67, site www.fondation.cartier.com Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 20h, le mardi jusqu’à 22h. Photo (Fondation Cartier): "Kiese na Kiese" de JP Mika, 2014. 

Prochaine chronique le lundi 12 octobre. Un Japonais à l'Ariana genevois.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."